Politique cyclable, un enjeu de transition en Bretagne comme ailleurs.
Alors que le vélo, avec une augmentation manifeste et régulière du nombre de ses pratiquant.es, est depuis quelques années le grand gagnant des déplacements estivaux tout comme ceux du quotidien, Eco-Bretons part à la rencontre du rennais Sébastien Marrec*, chercheur et consultant spécialiste des mobilités actives. Il nous apporte ses éclairages sur le développement de la pratique cyclable en France et plus particulièrement en Bretagne et nous fait un focus sur le futur envisagé et envisageable d’une région cyclable.
1 : Le comitĂ© interministĂ©riel vĂ©lo et marche vient d’annoncer dĂ©but mai ses ambitions et plan d’actions pour rendre la France cyclable d’ici 2030. Pouvez-vous nous en dĂ©crypter les grandes lignes ?
Il faut d’abord rappeler que le prĂ©cĂ©dent plan, baptisĂ© « Plan vĂ©lo et mobilitĂ©s actives » et lancĂ© en 2018, a Ă©tĂ© un marqueur de la politique de mobilitĂ© du prĂ©cĂ©dent quinquennat d’Emmanuel Macron. Le prĂ©sident de la RĂ©publique affirmait alors vouloir donner la prioritĂ© aux “transports du quotidien”. Sur la pĂ©riode 2018-2022, l’État a dĂ©pensĂ© 410 millions pour le vĂ©lo via le fonds mobilitĂ©s actives (contre 350 initialement prĂ©vus). Des centaines de projets ont Ă©tĂ© co-financĂ©s partout en France. La progression du rĂ©seau cyclable est indubitable : environ 16 000 km de pistes cyclables et voies vertes sont apparues depuis dĂ©but 2018, pourtant le rĂ©seau national Ă 56 000 km. Jamais autant d’amĂ©nagements cyclables n’avaient Ă©tĂ© créés en si peu d’annĂ©es. La frĂ©quentation de l’infrastructure, fortement stimulĂ©e par les consĂ©quences des grèves des transports publics et de la pandĂ©mie, va logiquement de pair avec cette progression : + 31 % entre 2019 et 2022 Ă l’Ă©chelle nationale, selon un Ă©chantillon de compteurs. D’autres mesures importantes comme le coup de pouce vĂ©lo (82 millions d’euros) et les aides Ă l’achat (65 millions) ont permis d’appuyer cette dynamique d’investissement.Â
Le Plan vĂ©lo et marche de 2023 a participĂ© Ă changer l’image du vĂ©lo, encore très associĂ© dans les esprits et l’imaginaire collectif aux loisirs et au sport. Il y a bien d’autres raisons Ă cela : l’essor des ventes de vĂ©los Ă assistance Ă©lectrique (plus de 700 000 exemplaires vendus en 2022), le plaidoyer du mouvement pro-vĂ©lo et notamment de la FĂ©dĂ©ration des Usagers de la Bicyclette (FUB), les effets des crises survenues ces dernières annĂ©es, en premier lieu de la crise sanitaire… En revanche, l’ambition d’atteindre 9 % de dĂ©placements Ă vĂ©lo d’ici 2024 est dĂ©sormais inenvisageable : les observateurs s’accordent Ă dire que la part du vĂ©lo dans l’ensemble des dĂ©placements, aujourd’hui, ne dĂ©passe pas 4 %. La StratĂ©gie Nationale Bas-Carbone (SNBC), qui dĂ©finit la trajectoire de rĂ©duction des gaz Ă effet de serre pour atteindre la neutralitĂ© carbone, fixe toujours un objectif de 12 % de part modale en 2030, qui ne sera atteignable que par un volontarisme sans prĂ©cĂ©dent des pouvoirs publics, des employeurs et une demande sociale en croissance continue.Â
Enfin, il est important de souligner que ce nouveau plan s’inscrit dans un cadre europĂ©en qui a beaucoup Ă©voluĂ© ces derniers mois. En octobre dernier, la France a signĂ© (sans l’avoir initiĂ©e) la DĂ©claration sur le vĂ©lo avec quatorze autres pays europĂ©ens, certains dĂ©jĂ très ou assez cyclables (Pays-Bas, Danemark, Hongrie…) et d’autres beaucoup moins (Grèce, Irlande, Espagne, Luxembourg…). En fĂ©vrier, le Parlement europĂ©en a adopté une rĂ©solution inĂ©dite visant Ă Ă©laborer une stratĂ©gie europĂ©enne du vĂ©lo pour en faire un mode de dĂ©placement Ă part entière, et doubler les distances parcourues. 2024 s’annonce dĂ©jĂ comme l’annĂ©e europĂ©enne du vĂ©lo.
2 : Quelles sont selon vous les annonces importantes de ce plan et celles qui vous semblent manquer ou mériter un engagement plus généreux de l’État ?
Le montant record de l’investissement prĂ©vu par le plan vĂ©lo et marche – 2 milliards d’euros sur la pĂ©riode 2023-2027 – a Ă©tĂ© beaucoup remarquĂ©. Le gouvernement souhaite parvenir Ă 6 milliards d’euros au total en comptant sur la participation des collectivitĂ©s locales. Ce montant devrait ĂŞtre atteint au vu de la dynamique de ces dernières annĂ©es, mĂŞme si les demandes de co-financement auprès de l’État ou de l’Union EuropĂ©enne restent difficiles et longues Ă rĂ©aliser pour les petites communes, qui conservent en très grande majoritĂ© la compĂ©tence de la voirie. Un autre objectif marquant du plan est d’atteindre 100 000 km de pistes cyclables d’ici 2030, soit 44 000 km supplĂ©mentaires Ă rĂ©aliser en sept ans. LĂ aussi, l’objectif est rĂ©aliste, puisque qu’il s’inscrit dans le rythme prĂ©vu par les collectivitĂ©s – Ă condition que ces amĂ©nagements soient principalement des pistes et des voies vertes, qui s’avèrent beaucoup plus coĂ»teuses Ă rĂ©aliser que des amĂ©nagements partagĂ©s (comme les bandes cyclables ou les voies mixtes bus/vĂ©lo) mais nĂ©cessaires dès lors que la vitesse ou le nombre de voitures en circulation sont Ă©levĂ©s. Un seul kilomètre de piste bidirectionnelle (pour rouler dans les deux sens) coĂ»te au minimum 200 000 euros en milieu rural, sans contrainte spatiale ni intersection, et au moins 300 000 en milieu pĂ©riurbain ou urbain. Un ouvrage d’art pour franchir une voie rapide, une voie ferrĂ©e ou un cours d’eau alourdit encore davantage la facture.
Le niveau d’investissement, que ce soit au niveau de l’État ou des collectivitĂ©s territoriales, reste insuffisant pour que des projets structurants et de qualitĂ© se dĂ©veloppent sur l’ensemble du territoire. Au total, 18 euros par an et par habitant sont dĂ©pensĂ©s pour les modes actifs en France, un budget comparable Ă celui de l’Autriche, de la Belgique et de l’Allemagne, mais bien infĂ©rieur Ă d’autres. L’Irlande et les Pays-Bas, par exemples, poursuivent des efforts beaucoup plus soutenus. 2 milliards reprĂ©sentent moins de 3 % du budget annuel du ministère des transports en France, alors que l’Irlande investit pour la marche et le vĂ©lo 20 % de son budget national consacrĂ© aux transports. Pour donner un ordre d’idĂ©e, il faudrait atteindre 30 euros pour parvenir Ă une augmentation significative de l’usage et 60 euros pour atteindre un niveau de pratique comparable Ă celui des pays les plus avancĂ©s en Europe. Soit 4 milliards d’euros par an au niveau national, contre 1,2 milliard Ă ce stade ! L’Institut de l’économie pour le climat estime que les mobilitĂ©s correspondent aux deux tiers des 12 milliards en besoins d’investissements des collectivitĂ©s nĂ©cessaires pour la transition vers une Ă©conomie dĂ©carbonĂ©e. Plus d’un quart (3,3 milliards) devrait ĂŞtre consacrĂ© aux pistes cyclables et au stationnement vĂ©lo. Quels que soient les Ă©valuations, cela revient Ă multiplier au moins par trois le budget de 2020 (1 milliard d’euros), et Ă faire du dĂ©veloppement du vĂ©lo le premier domaine d’investissement, non seulement dans le secteur des mobilitĂ©s mais tous secteurs confondus. En attendant, seules quelques collectivitĂ©s bĂ©nĂ©ficieront de rĂ©seaux cyclables aboutis d’ici la fin de la dĂ©cennie si l’enveloppe n’est pas abondĂ©e massivement dans les annĂ©es qui viennent, si tous les outils financiers possibles ne sont pas mobilisĂ©s.
Le premier plan de 2018 contenait dĂ©jĂ des mesures très utiles et nĂ©cessaires, reprises dans le nouveau. La plus importante Ă mes yeux est le « Savoir Rouler Ă VĂ©lo ». Ce dispositif vise Ă faire acquĂ©rir aux Ă©lèves de primaire une rĂ©elle autonomie Ă vĂ©lo avant l’entrĂ©e au collège, et Ă adopter au plus tĂ´t l’habitude de se dĂ©placer Ă vĂ©lo. Faire Ă©merger une nouvelle gĂ©nĂ©ration de cyclistes est une rĂ©ponse Ă la sĂ©dentaritĂ© croissante des enfants, qui font seulement quelques minutes d’activitĂ© physique par jour et ont perdu près de 25 % de leur capacitĂ© cardio-vasculaire en 40 ans. Cela incite aussi les parents Ă se questionner sur leurs propres dĂ©placements. Or, la mise en Ĺ“uvre du programme se rĂ©vèle dĂ©licate. Entre 2019 et 2022, seuls 200 000 enfants ont Ă©tĂ© formĂ©s, parfois uniquement dans l’enceinte de l’Ă©cole sur un module court, et pas dans les rues avec un suivi pendant plusieurs annĂ©es de leur scolaritĂ©, comme il le faudrait. L’objectif de former l’ensemble d’une classe d’âge, soit 800 000 enfants, paraĂ®t encore lointain. C’est pourtant le meilleur moyen de diffuser une culture vĂ©lo dès le plus jeune âge, y compris pour les enfants de familles de non-cyclistes.
Des angles morts subsistent si l’on considère l’ensemble du système Ă mettre en place pour favoriser le vĂ©lo au quotidien. Les mesures en faveur du stationnement restent limitĂ©es, et le dĂ©ploiement des parkings vĂ©lo sĂ©curisĂ©s en gare est lent. Concernant la sĂ©curitĂ© routière, alors que le nombre d’accidents mortels ne cesse d’augmenter, seule la sensibilisation est Ă©voquĂ©e. Dans ce volet, aucune mesure forte n’est envisagĂ©e pour diminuer l’accidentologie. La fiscalitĂ© reste aussi peu favorable au vĂ©lo. Ainsi, le forfait mobilitĂ©s durables (FMD), exonĂ©rĂ© d’impĂ´ts et de cotisations sociales, n’est toujours pas obligatoire. Je suis convaincu que le plus grand dĂ©fi consiste Ă rendre les reprĂ©sentations autour du vĂ©lo majoritairement positives, avec des bĂ©nĂ©fices individuels et collectifs reconnus. La culture du vĂ©lo comme vecteur de libertĂ©, d’Ă©motions et de plaisir est encore trop peu partagĂ©e.
La mobilitĂ© Ă©cologique, plus largement, doit ĂŞtre valorisĂ©e comme Ă©tant un Ă©lĂ©ment clĂ© d’un mode de vie durable et souhaitable, porteur d’un imaginaire positif, individuellement et collectivement. Ce qui veut dire qu’il faut cesser de valoriser son contraire. Il faut souligner Ă cet endroit que si les publicitĂ©s pour les Ă©nergies fossiles sont dĂ©sormais interdites en France depuis la loi Climat et rĂ©silience, celles pour les voitures thermiques ne le seront qu’en 2028, et seulement pour les modèles plus polluants. La publicitĂ©, c’est la devanture de la consommation de masse, qui promeut un modèle fondĂ© sur l’extraction de ressources, la consommation d’Ă©nergie et la production de dĂ©chets. L’ensemble des dĂ©penses de publicitĂ© et de communication du secteur automobile en France reprĂ©sente plus de 4 milliards d’euros chaque annĂ©e, un montant bien supĂ©rieur au chiffre d’affaires global de la filière vĂ©lo (3 milliards). Un Français qui achète une voiture neuve paye en moyenne 1500 euros de publicitĂ©, et c’est mĂŞme plus de 2000 euros pour un SUV. Il faudrait interdire ou du moins taxer lourdement ce secteur et le rĂ©guler, comme cela a Ă©tĂ© fait pour le tabac et l’alcool avec la loi Evin.
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3 : La Bretagne est-elle un territoire cyclable ? Pouvez-vous nous expliquer les particularitĂ©s de la Bretagne au niveau de l’amĂ©nagement cyclable (ses atouts, ses faiblesses…) ?
Non, pas particulièrement, contrairement Ă ce qui est souvent entendu en raison du souvenir de quelques champions cyclistes (Robic, Bobet, Hinault) et la forte concentration de clubs de cyclistes et de vĂ©lodromes. Le premier vĂ©lodrome couvert de Bretagne vient d’ailleurs d’entrer en service Ă LoudĂ©ac (22) et accueillera des entraĂ®nements pour les Jeux olympiques de 2024. Mais cette visibilitĂ© importante et ancienne du cyclisme professionnel n’a Ă peu près rien Ă voir avec celle des comportements de mobilitĂ© au quotidien. Les trois quarts des Bretons utilisent la voiture comme mode de dĂ©placement principal, notamment parce que les services de mobilitĂ© sont moins dĂ©veloppĂ©s que dans d’autres rĂ©gions, Ă l’exception des nombreuses aires de covoiturage. Le budget carburant augmente, les distances Ă parcourir s’allongent, le parc automobile vieillit. Les transports reprĂ©sentent 32 % des Ă©missions de gaz Ă effet de serre (dont la moitiĂ© due Ă la voiture individuelle) et 36 % des besoins en Ă©nergie de la population, ce qui en fait le deuxième poste derrière le bâti (construction, consommation Ă©nergĂ©tique…).
Seules deux grandes villes se démarquent par leur « cyclabilité » : Rennes et Lorient, qui ont amorcé une politique en faveur du vélo dès les années 1990. La vitesse à Lorient est aujourd’hui quasi intégralement limitée à 30 km/h, ce qui améliore le sort des cyclistes. La Ville de Rennes porte une politique plus ambitieuse de modération de la circulation motorisée depuis quelques années (avec la création, cette année, d’une zone à trafic limité dans le centre historique), d’aménagements en site propre et de consignes gratuites pour se stationner. Quant à Rennes Métropole, elle déploie rapidement un « réseau express » pour relier la ville-centre aux communes de première couronne et a généralisé la possibilité de tourner à droite aux feux rouges. Le Baromètre des villes cyclables – qui mesure régulièrement le ressenti des cyclistes sur leur conditions – montre que le climat général est médiocre, à l’exception de ces deux villes, de plusieurs communes balnéaires ou périurbaines et des communes insulaires, comme Groix (56) ou Bréhat (22), où le trafic motorisé est de facto plus faible ou quasi inexistant par rapport au continent. Ainsi, des villes importantes comme Quimper, Saint-Brieuc, Vannes et même Brest ou Saint-Malo ne sont guère favorables à la pratique.
Mais la situation Ă©volue incontestablement : de plus en plus de communes et d’intercommunalitĂ©s font des efforts remarquables pour donner de la place au vĂ©lo. Les exemples sont innombrables. La commune de Plourin-lès-Morlaix (29) rĂ©serve et crĂ©e des voies pour les cyclistes. Auray (56) va amĂ©nager une « dorsale » – une grande continuitĂ© d’amĂ©nagements sur ses avenues contournant le centre-ville – et veut devenir une « ville du quart d’heure » pour tout faire Ă pied et Ă vĂ©lo au quotidien, dans la proximitĂ©. A Concarneau (29), une avenue et un quai importants du centre ont Ă©tĂ© dotĂ©s de pistes provisoires. De nombreuses intercommunalitĂ©s proposent diffĂ©rents types de vĂ©los en location, comme Guingamp-Paimpol AgglomĂ©ration (22) ou le pays de Landerneau-Daoulas (29). Le vĂ©lo est aussi le seul mode qui progresse dans les dĂ©placements domicile-travail Ă l’Ă©chelle rĂ©gionale : il est passĂ© de 1,8 % des dĂ©placements en 2015 Ă 2,5 % en 2019 (et mĂŞme près de 4 % en Ille-et-Vilaine, grâce Ă Rennes). La RĂ©gion a d’ailleurs prĂ©sentĂ© fin 2022 une Ă©bauche de son premier plan vĂ©lo, qui sera mis en Ĺ“uvre Ă partir de l’an prochain, et permettra de dĂ©velopper l’usage pour l’intermodalitĂ© avec la crĂ©ation de consignes en gare (des garages sĂ©curisĂ©s), l’accessibilitĂ© et le stationnement pour les lycĂ©es, l’amĂ©lioration des voies vertes et le tourisme et la structuration de la filière industrielle. Benjamin Flohic, un conseiller rĂ©gional très impliquĂ©, porte cette ambition de basculer vers un usage massif du vĂ©lo en coordonnant les actions des collectivitĂ©s locales.Â
Reste qu’en milieu rural, les distances Ă parcourir sont plus longues, les vitesses des vĂ©hicules plus Ă©levĂ©es, et il n’y a la plupart du temps que très peu d’amĂ©nagements, en particulier le long des dĂ©partementales parfois très empruntĂ©es entre les bourgs. Mais l’absence de rĂ©seau cyclable se manifeste aussi très souvent en milieu pĂ©riurbain et mĂŞme dans des villes de toutes tailles, oĂą la voiture est encore perçue comme indispensable Ă majoritĂ© de la population. C’est pourquoi ce sont les Ă©lus les plus motivĂ©s et convaincus par les bĂ©nĂ©fices du vĂ©lo et la lutte contre les nuisances de la dĂ©pendance Ă la voiture qui parviennent Ă modĂ©rer les vitesses et les flux de voitures. Les collectifs d’habitants et les associations d’usagers jouent Ă©galement un rĂ´le primordial pour inspirer ces initiatives, accompagner des Ă©lus mais aussi faire pression sur eux. Si la concertation est rĂ©gulière et constructive, les Ă©lus et les techniciens peuvent amĂ©liorer les conditions de circulation Ă vĂ©lo en tenant compte de l’expertise des usagers. Â
Ces initiateurs se retrouvent inĂ©luctablement confrontĂ©s au mille-feuille territorial de la gestion de la voirie, de la circulation et du stationnement. Il reste dĂ©licat de mettre en place un rĂ©seau cyclable cohĂ©rent et complet en France Ă cause de la multiplicitĂ© des dĂ©cisionnaires concernĂ©s : communes, intercommunalitĂ©s, syndicats mixtes, dĂ©partements, rĂ©gions, État… La faiblesse de l’engagement des dĂ©partements, en particulier, est pĂ©nalisante car les routes dĂ©partementales sont des voies stratĂ©giques pour relier directement et efficacement les bourgs, les villes, les gares et zones d’activitĂ©s. Rien qu’en Bretagne (administrative), il y a 17 000 kilomètres de routes dĂ©partementales, dont une infime partie dispose d’amĂ©nagements cyclables. L’entretien d’un rĂ©seau cyclable complet coĂ»terait pourtant Ă long terme beaucoup moins cher que les 200 millions dĂ©pensĂ©s chaque annĂ©e pour le rĂ©seau routier des quatre dĂ©partements. Mais il faut investir des sommes consĂ©quentes dans sa construction et se coordonner afin d’obtenir un rĂ©seau attractif. Â
Il y a dĂ©sormais un « élève modèle » en la matière dans la rĂ©gion : c’est l’Ille-et-Vilaine. En parallèle de la mise en suspens de projets de contournements routiers de plusieurs villes, le dĂ©partement a dĂ©cidĂ© d’investir 70 millions d’euros sur sept ans pour dĂ©velopper des pistes de qualitĂ©, sĂ©curisĂ©es et confortables, entre une ville et un bourg, entre plusieurs communes, ou entre un bourg et sa gare TER. Deux projets ont dĂ©jĂ Ă©tĂ© inaugurĂ©s, l’un Ă l’ouest de Fougères (RomagnĂ© – Saint-Sauveur-des-Landes) et l’autre au nord de Rennes (La MĂ©zière – La Chapelle-des-Fougeretz). Ces pistes de couleur rouge, complètement sĂ©parĂ©es par des terre-pleins, font 3 mètres de large et peuvent accueillir de nouveaux types de vĂ©los dont les ventes dĂ©collent, comme les vĂ©los-cargos qui permettent de transporter des courses et des enfants. Aux communes et intercommunalitĂ©s, ensuite, de tirer profit de ces rĂ©alisations en s’en servant comme d’une ossature pour dĂ©velopper leurs propres rĂ©seaux locaux. Pour parvenir Ă ce rĂ©sultat, un changement de paradigme au sein du conseil dĂ©partemental est nĂ©cessaire, de mĂŞme que la formation des techniciens dĂ©partementaux en charge des routes.Â
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4 : Comment les territoires bretons peuvent utiliser les récentes annonces ministérielles pour refaire du vélo un transport de masse, qui participe pleinement au système de mobilité des citoyen.nes ?
A priori, l’objectif du gouvernement est toujours de faire du vĂ©lo un mode aussi important en nombre de dĂ©placements que les transports en commun Ă l’heure actuelle (9 %). Il n’est pas question Ă ce stade d’atteindre une position aussi structurante qu’aux Pays-Bas, oĂą 28 % des dĂ©placements du quotidien se font Ă vĂ©lo. Le dernier appel Ă projets lancĂ© par l’État vise Ă constituer un ou deux territoires pilotes en faveur du vĂ©lo par rĂ©gion et par an, ce que la FUB appelle des « Mini Hollandes » en rĂ©fĂ©rence Ă un programme britannique similaire. Globalement, l’État compte sur le volontarisme des collectivitĂ©s pour mener Ă bien les objectifs de son plan. C’est oublier que ces collectivitĂ©s n’ont pas assez de moyens financiers et humains et de compĂ©tences d’ingĂ©nierie. La plupart des investissements sont en attente faute d’argent, et les arbitrages budgĂ©taires de ces prochaines annĂ©es pourraient ne pas arranger les capacitĂ©s Ă financer des infrastructures. Il manque aussi des milliers de postes de chargĂ©s de mission pour le vĂ©lo, d’ingĂ©nieurs, d’animateurs et de moniteurs de vĂ©lo-Ă©coles, par exemple.
Les solutions ne manquent pas en termes d’amĂ©nagements. Pour moi, la prioritĂ© est d’abandonner les projets routiers, qui, sauf lorsqu’ils cherchent rĂ©ellement Ă dĂ©vier un trafic de transit passant par une zone agglomĂ©rĂ©e, sont inutiles. Ils accaparent beaucoup d’argent public, des terres agricoles et des espaces naturels. RĂ©orienter les moyens initialement prĂ©vus ou jusque-lĂ consacrĂ©s Ă ces projets, comme l’a opĂ©rĂ© l’Ille-et-Vilaine, reprĂ©sente une opportunitĂ© de premier plan. Le Finistère et les CĂ´tes-d’Armor dĂ©pensent toujours beaucoup moins pour le vĂ©lo que l’Ille-et-Vilaine et continuent de privilĂ©gier plusieurs projets routiers, malgrĂ© leur attractivitĂ© Ă la fois sur les plans dĂ©mographique et touristique. Ensuite, les collectivitĂ©s ont intĂ©rĂŞt Ă s’inspirer de ce qui se fait de mieux, en Bretagne, en France et Ă l’Ă©tranger, sortir de cette croyance selon laquelle ce qui est fait localement est optimal, sinon bien suffisant pour le niveau de pratique actuel : il s’agit de se projeter dans un contexte oĂą il y a aura trois fois plus de cyclistes. Toutes les plateformes de voies ferrĂ©es inutilisĂ©es de longue date devraient ĂŞtre transformĂ©es en voies vertes, et une partie du rĂ©seau routier rural rĂ©servĂ© aux seuls vĂ©hicules des riverains et quelques ayant droits pour offrir des itinĂ©raires plus sĂ©curisĂ©s aux cyclistes.
Ce qui est plus difficile, c’est de faire avancer tous les aspects du « système vĂ©lo » en mĂŞme temps : les amĂ©nagements donc, mais aussi le stationnement, les services de location, la communication… Cela nĂ©cessite beaucoup d’Ă©nergie et d’investissements. Prioriser, trouver des solutions rapides et Ă©conomiques est donc souvent incontournable. Le dernier congrès de la FUB, qui s’est tenu Ă Rennes, a justement fourni des pistes en la matière en montrant que le vĂ©lo deviendrait incontournable dans le monde de l’après « tout-voiture ». A ce propos, si les Ă©lus et techniciens doivent s’appuyer sur les dernières recommandations du Cerema (Centre d’Ă©tudes et d’expertise sur les risques, l’environnement, la mobilitĂ© et l’amĂ©nagement), un Ă©tablissement public d’État et le travail de bureaux d’Ă©tudes spĂ©cialisĂ©s dans les modes actifs, ils peuvent aussi faire appel au Collectif Bicyclette Bretagne (CBB). Ce regroupement rĂ©gional de vingt-six associations d’usagers du vĂ©lo, créé en 2020, interpelle d’une seule voix l’ensemble des collectivitĂ©s bretonnes pour rĂ©clamer un rĂ©seau cyclable couvrant la totalitĂ© du territoire, des Ă©quipements et mesures afin de dĂ©velopper l’intermodalitĂ© – notamment l’amĂ©nagement de parcs de stationnement pour les vĂ©los dans tous les pĂ´les intermodaux (avec le train, les cars, les bus, les bateaux, le tramway de Brest, le mĂ©tro de Rennes, etc.). Le CBB promeut les plans de mobilitĂ© pour les Ă©tablissements scolaires, les entreprises et les administrations. Il prend position sur les grands projets d’amĂ©nagement et de mobilitĂ©s au nom des usagers. Le dĂ©fi de ce type de collectifs est de se structurer pour s’imposer comme un interlocuteur de poids crĂ©dible, car pour le moment les associations locales sont loin d’ĂŞtre en situation d’ĂŞtre consultĂ©es et de nĂ©gocier avec les collectivitĂ©s.Â
5 : Eco-bretons étant un média engagé dans la transition écologique, quelle est selon vous la place du vélo dans cette transition ?
Le principal problème est que la voiture reste la pierre angulaire de nos modes de vie depuis des dĂ©cennies. Elle est partout, tout le temps, et sert Ă tous types de dĂ©placements, mĂŞme les plus courts. Elisabeth Borne, Ă l’occasion de la prĂ©sentation des mesures du plan, a rappelĂ© que 40 % de tous les dĂ©placements effectuĂ©s en voiture font moins de 5 kilomètres et qu’Ă ce titre “le vĂ©lo doit donc jouer un rĂ´le essentiel”, puisque 5 kilomètres se parcourent en une vingtaine de minutes avec un vĂ©lo classique et une dizaine avec un VAE. On peut le dire autrement : 70 % de tous les dĂ©placements de 2 Ă 5 km sont rĂ©alisĂ©s en voiture. Le vĂ©lo, sur les mĂŞmes distances en comparaison, ne reprĂ©sente que 3 Ă 5 %. On peut ajouter que 58 % des actifs qui font un kilomètre ou moins pour aller au travail ont recours Ă la voiture et que jusqu’Ă 5 kilomètres, le vĂ©lo ne reprĂ©sente que 4 Ă 5 % des dĂ©placements. On se situe donc en plein dans la pertinence de son domaine de portĂ©e (la distance Ă parcourir). Le potentiel de progression est immense. Cependant, Ă Â force de structurer les dĂ©placements, la voiture est devenue une dĂ©pendance, un système qui marginalise les autres modes de dĂ©placement, empĂŞche beaucoup de Français.es d’envisager d’utiliser ces modes et exclut des personnes de la mobilitĂ© : les plus modestes, les enfants, les personnes âgĂ©es qui ne veulent plus ou ne peuvent pas conduire de voiture.Â
L’engagement renouvelĂ© et renforcĂ© au sommet de l’État traduit bien la place prise par le vĂ©lo dans la transition. L’assistance Ă©lectrique constitue une rĂ©volution : elle permet d’effacer le relief et Ă©largit le pĂ©rimètre envisageable de pratique. Un million de vĂ©los Ă assistance Ă©lectrique (VAE) se vendront en 2025 en France, soit près de la moitiĂ© du marchĂ© des vĂ©los neufs. Ceux qui les utilisent parcourent des distances plus longues et pĂ©dalent plus frĂ©quemment. Les VAE se prĂŞtent très bien aux besoins des habitants de territoires avec beaucoup de dĂ©nivelĂ©, peu ou moyennement denses, mais aussi toutes celles et ceux qui rechignent Ă se mettre au vĂ©lo classique parce qu’ils redoutent l’effort, le temps nĂ©cessaire Ă parcourir certaines distances, du dĂ©marrage au feu en Ă©tant mĂŞlĂ© aux voitures. Ils contribuent Ă accĂ©lĂ©rer la dĂ©mocratisation du vĂ©lo au quotidien, mĂŞme si l’infrastructure et l’offre de stationnement ne sont pas souvent satisfaisants.Â
Enfin, le vĂ©lo est d’autant plus attractif quand il permet de rejoindre des trains frĂ©quents, efficaces et confortables, des transports en commun, des aires de covoiturage… Il faut Ă©viter la « rupture de charge », autrement dit pouvoir facilement passer du vĂ©lo Ă d’autres modes grâce Ă des Ă©quipements de stationnement sĂ©curisĂ©s, Ă l’information voyageur en temps rĂ©el, Ă des services de location, Ă la sĂ©curisation de l’accès Ă pied et Ă vĂ©lo aux pĂ´les intermodaux. Aux Pays-Bas, plus de 40 % des usagers du train se rendent Ă vĂ©lo Ă la gare, Ă comparer aux 5 % d’usagers du TER qui ont la mĂŞme pratique dans notre pays. Pourtant, sept Français.es sur dix sont Ă moins de 5 km d’une gare. Presque un tiers des Ă©missions du secteur du transport pourrait ĂŞtre Ă©vitĂ© dans notre pays grâce Ă un système reposant sur une intermodalitĂ© efficace.
Il est urgent de revoir nos besoins de mobilitĂ© et de trouver des solutions plus adaptĂ©es, sobres et massives pour satisfaire ces besoins. L’usage illimitĂ© de la voiture individuelle contribue au changement climatique, Ă la pollution de l’air, Ă la consommation de ressources et d’espace, Ă la pollution sonore, aux accidents, Ă la sĂ©dentaritĂ©, aux inĂ©galitĂ©s sociales et territoriales… La technologie centrĂ©e sur l’industrie automobile (avec, en premier lieu, l’Ă©lectrification du parc automobile) ne suffira pas Ă relever tous ces dĂ©fis qui relèvent de l’Ă©volution des modes de vie, de l’amĂ©nagement du territoire, des enjeux Ă©nergĂ©tiques et sociaux. Il faut donc nĂ©cessairement remettre en cause les avantages que procurent l’automobile, cette capacitĂ© Ă procurer des trajets de porte Ă porte, rapides, pratiques et flexibles, qui rĂ©pondent aux besoins et Ă toutes les situations, mais masque d’Ă©normes externalitĂ©s nĂ©gatives.
Le prĂ©cĂ©dent plan vĂ©lo et les consĂ©quences des crises qui se sont superposĂ©es depuis 2018 (du mouvement social des Gilets jaunes Ă la guerre en Ukraine) ont renforcĂ© la prise de conscience de ces enjeux sociaux et environnementaux autour des mobilitĂ©s et ont multipliĂ© les occasions d’interroger nos modes de vie. Les journalistes, par exemple, sont beaucoup mieux familiarisĂ©s avec les politiques en faveur du vĂ©lo, les amĂ©nagements et leur conception, la rĂ©glementation et la diversification des pratiques et du matĂ©riel. Le plan de 2018 a contribuĂ© Ă faire Ă©voluer les mentalitĂ©s, Ă rĂ©vĂ©ler les bĂ©nĂ©fices du vĂ©lo et son potentiel comme mode rĂ©silient, Ă comprendre que la voiture, loin d’ĂŞtre promise Ă l’interdiction pure et simple comme voudraient le faire croire certaines caricatures, retrouvera sa juste place en tant que vĂ©hicule collectif de quatre, cinq places ou plus : beaucoup moins utilisĂ©e, partagĂ©e et sobre – et Ă©lectrique bien sĂ»r, en sachant que l’Ă©lectrification n’est pas le remède magique Ă toutes les nuisances de l’automobile. L’un des Ă©volutions notables de ces dernières annĂ©es, c’est la reconnaissance du vĂ©lo comme solution crĂ©dible dans beaucoup de territoires pĂ©riurbains et ruraux (et non plus seulement en milieu urbain) par un cercle de plus en plus important de personnes.
Merci Ă SĂ©bastien Marrec d’avoir rĂ©pondu Ă nos questions et au-delĂ de la complexitĂ© administrative, lĂ©gislative et politique de faire Ă©voluer la pratique cyclable, nous retenons une chose : « La culture du vĂ©lo comme vecteur de libertĂ©, d’Ă©motions et de plaisir est encore trop peu partagĂ©e. ». Alors en selle, amusez-vous bien et partagez partout votre plaisir d’être Ă vĂ©lo !Â
* SĂ©bastien Marrec, 32 ans, est consultant spĂ©cialiste des mobilitĂ©s actives (marche, vĂ©lo, trottinette) pour le bureau d’Ă©tudes en transition Ă©cologique BL Ă©volution et doctorant en amĂ©nagement et urbanisme Ă l’UniversitĂ© Rennes 2. Il prĂ©pare une thèse reposant sur une analyse comparĂ©e de la conception et de la nĂ©gociation des politiques en faveur du vĂ©lo dans le Grand Paris et dans la Randstad, une rĂ©gion des Pays-Bas, qui comptent parmi les plus grandes aires urbaines d’Europe, et leur transfĂ©rabilitĂ©. Il vit près de Rennes, se dĂ©place au quotidien Ă vĂ©lo, ou Ă vĂ©lo pliant et en train pour se rendre en mission dans l’ouest de la France.

