Nils Audinet, paysagiste de notre vivant… et au-delà

Nils Audinet, paysagiste de notre vivant… et au-delà

Installée sur les hauteurs de Morlaix, Nils Audinet exerce son activité de paysagiste et de jardinière, à la fois dans sa propre structure et au sein du collectif de concepteurices-paysagistes Chifoumi* qu’elle a co-fondé et avec lequel elle vient de revégétaliser la cour de l’école Martin-Luther-King à Plourin-lès-Morlaix. Avec toujours une approche de ménagement et de soins particuliers au(x) vivant(s) dans leurs espaces : flore, faune, humain. Et ce, jusqu’après la mort.

Nils Audinet grandit sous le ciel brestois qui la fascine. Elle entreprend des études d’arts appliqués. Puis, mue par le désir de travailler comme scénographe sur « cet impensé qu’est l’espace », elle prend la direction de Paris pour y préparer un BTS design d’espaces.  Prenant conscience qu’elle devra ensuite travailler en intérieur et « en décalage du monde », elle choisit alors d’intégrer l’Ecole nationale supérieure du paysage de Versailles, « pas du tout pour l’enseignement technique de l’architecture paysagiste, mais parce qu’ils ont des parcelles destinées aux étudiant.es », un déclic pour « être au contact avec la vie, car avec le vivant tout change tout le temps, et l’amplitude des choses à comprendre et à apprendre devient vraiment intéressante ».

Au sortir de l’école, Nils Audinet crée en 2011 son activité de paysagiste et de jardinière, en conjuguant terrain et dessin. Elle développe un processus de conception du projet continuellement nourri du savoir-faire des chantiers et des connaissances jardinières acquises.

Elle est par ailleurs, à la même période, co-fondatrice du collectif de paysagistes Chifoumi qui conçoit des projets dans l’espace public valorisant les potentiels vivants de chaque lieu.  Il déploie pour cela un ensemble de principes qui modifient les modes habituels de l’aménagement :  rien ne se perd, peu d’investissements, des actions collectives avec les habitant.es, élèves des écoles, employés municipaux…, un suivi sur un temps long, la lecture des dynamiques écologiques.  Les espaces retrouvent qualité et considération.

Nils Audinet et Meryl Septier lors de la présentation de l’ouvrage de leur collectif Chifoumi, à La Tannerie (Plourin-lès-Morlaix).

Le collectif Chifoumi a récemment publié l’ouvrage « Les utopies rustiques » dans lequel il aborde les pratiques alternatives dans les projets de paysage et d’aménagement des espaces publics urbains et ruraux. Elles s’y distinguent déjà par leur approche méthodologique, dont l’écriture est déterminante dans le cadre de marchés publics qui commandent et ordonnent les projets. Et à l’époque de la création du collectif, la concertation avec les habitant.es manque cruellement de méthode indiquant comment aller les chercher et les impliquer pour que le projet d’aménagement « soit incarné, fait pour les gens qui vivent là, qui s’y sont impliqués au moment du démarrage, de la programmation, qui sauront mettre leurs mots sur les propositions spatiales faites, avec des concepteurs qui mettent en partage les plans pour qu’ils soient critiqués. Et quand toutes ces étapes se valident et qu’on rentre dans la partie chantier de transformation, on continue à impliquer les gens de manière participative, parce qu’ils ont des questionnements, des envies sur le vivant et les bons gestes à avoir à son endroit ».

Le retour de la biodiversité à l’école, côté cour 

Le collectif vient tout récemment d’achever un chantier de transformation d’une cour d’école finistérienne, en faisant « du sur-mesure abordable, économe et durable, pensé avec les usager.es et construit avec les gestionnaires », suite à un appel à projet lancé par le CAUE 29 (Conseil d’architecture, d’urbanisme et d’environnement).

L’objectif étant de revégétaliser de la cour de l’école Martin-Luther-King à Plourin-lès-Morlaix, pour favoriser l’épanouissement de la biodiversité et des élèves.

18 mois de réflexions et de chantiers participatifs impliquant services techniques, enfants, enseignant.es, parents et bénévoles permettent à tous de s’approprier le projet consistant à désimperméabiliser les sols de la cour pour recréer des zones ombragées – qui deviennent essentielles en ces temps de réchauffement climatique – grâce à la plantation d’arbres, et à renforcer la végétalisation par des arbustes fruitiers, des aromatiques et un mode de gestion favorable au retour du vivant.

Dès la phase d’analyse des lieux, les élèves sont impliqués au travers d’un jeu d’exploration destiné à entrer dans une réalité d’enfant et à éclairer leurs usages de la cour.  « Il s’agit de penser l’espace dans la multiplicité des qualités qu’il propose. Par exemple, quand il pleut, il y en a qui vont se mettre à l’abri et d’autres qui se jettent dans la flaque. Cela nous permet de déterminer l’endroit où l’eau stagne, plutôt chouette à valoriser ! ».

Les services techniques de la commune sont également impliqués, aux côtés des partenaires du projet, An Dour (régie publique intercommunale de l’eau) et l’Ademe, au moment des excavations pour découvrir quels types de sol il y a en-dessous. Les enfants peuvent toucher la terre, les argiles, et voir le palimpseste de l’ancienne cour, avec les trois couches de bitume, les tracés sportifs jusqu’aux années 1950. Ils découvrent la terre qui paraît morte mais qu’il suffit de réactiver pour qu’elle soit vivante. »

Réemploi de l’existant et utilisation des ressources locales font également partie du projet. C’est ainsi que le bitume de l’ancienne cour est découpé en briques pour monter des murets et la terre excavée accueille des plantations fruitières.  Grâce à l’apport de matériaux de récupération de la ressourcerie Le Repair (basée dans une commune voisine, à Pleyber-Christ), à l’intervention de la menuiserie Essence Bois et de l’association naturaliste Au Fil du Queffleuth  pour les nichoirs à oiseaux, il y a désormais une cabane-observatoire, support parmi d’autres, de Classe dehors.

Jardiner les cimetières, rendre l’humain à la terre

Une autre dimension de ses recherches amène Nils à s’intéresser à l’aménagement écologique des cimetières. Elle y a d’ailleurs consacré un article, en 2017, dans la revue « Les carnets du paysage », qui s’intitule « La mort invisible – Composer avec la décomposition », dans lequel s’insère et s’éclaire ensuite un très bel  intertitre : Jardiner les cimetières – rendre l’humain à la terre ».

Selon elle, outre l’humain, il importe de respecter la matière et le processus du vivant en train de se faire. « Dans un cimetière, on pense que respecter les morts, c’est maintenir propres leurs tombes en décapant ce qu’il y a d’organique, et se faisant en éteignant toute activité biologique. »  Et de s’interroger sur quels humains rendre à la terre, quand ce sont désormais des corps imprégnés  par des substances chimiques que l’on inhume, participant outre-tombe à la contamination des sols. Le respect n’est pas placé au bon endroit. On se retrouve ainsi avec des cimetières qui ne font plus leur travail, à savoir décomposer les corps en les intégrant au cycle vie-mort-vie dans lequel rien ne disparaît, tout se transforme.

Mais au-delà de son regard personnel, Nils considère qu’il s’agit d’un sujet méritant d’être discuté en société. « Je trouve fantastique que des Cafés mortels existent, que les projets de coopératives funéraires comme celles de Rennes et de Brest puissent proposer des solutions alternatives. C’est dans cet esprit qu’une réflexion est actuellement menée par quelques personnes sur un projet de cimetière naturel en Pays de Morlaix, qui prend soin du sol. Avec un cahier des charges réduisant au plus sain les obsèques, qui revisite aussi la question de l’espace proposé, de l’endroit où nous avons envie d’aller pour rendre visite aux morts. Parce que la mort comme partie intégrante de la vie, comme une fatalité qui impose un sens, mérite d’être pensée et discutée. 

* « Chifoumi, c’est le nom japonais du jeu Pierre, feuille, ciseaux (transformés en scie), dans l’idée de faire avec pas grand-chose, des trucs marrants ! » – https://www.collectifchifoumi.com/ 

**Vous pouvez consulter l’article écrit à ce sujet dans Les Carnets du Paysage.

Crédits photos : Liza Zewuster (Nils en action et sur le chantier de l’école) – Laurence Ariouat Mermet (Collectif Chifoumi & Nils en son jardin).

Laurence Ariouat Mermet