Florence Trémorin, une pépiniériste engagée pour le vivant
Si Obélix est tombé dans la potion magique quand il était petit, Florence Trémorin, elle, est tombée dans un chaudron rempli de fruits et de légumes ! Née en 1974 dans une famille de paysans près de Dol de Bretagne (35), elle est fille, petite-fille et arrière petite-fille d’hommes et de femmes ayant en tout temps cultivé la terre.
« A la ferme, on vivait au rythme des saisons, on se nourrissait de ce que la terre et les animaux produisaient. On se débrouillait avec ce qu’on avait et ça nous convenait très bien comme ça » se souvient Florence. Avec sa grand-mère, elle apprend à faire pousser des plantes et des légumes. A 9 ans, elle a déjà son propre potager : « Il mesurait au moins 150m², j’y cultivais des carottes, des fraises et beaucoup de fleurs, que j’aimais particulièrement ».
Après un bac de philo et un CAP fleuriste, elle passe 6 mois dans une zone reculée en Guyane. C’est là qu’elle prend conscience de la fragilité de l’être humain : « Quand tu es loin de tout, que tu n’as ni électricité, ni eau, ni voiture et pas un médecin à la ronde, tu te rends compte que la moindre erreur peut être fatale, et tu prends conscience des priorités ».
Les priorités, justement, changent dans sa vingtaine : alors qu’elle envisage de voir le monde, Florence rencontre l’amour et fonde une famille. Avec son (ex) mari Gilles, et leurs filles Solenn et Lola, elle vit plusieurs années heureuses entre son foyer de Taulé et son métier de fleuriste à Saint-Pol-de-Léon, dans le Finistère, un métier qui la comble et qu’elle adore. Jusqu’au jour où elle sent qu’elle a fait le tour et qu’il est temps pour elle de passer à autre chose.
« Les enfants avaient grandi, et moi j’avais envie de sortir de mon cocon et de rencontrer le monde, de voir comment les gens vivaient, travaillaient » raconte-t-elle. Alors qu’elle enchaîne plusieurs petits boulots en lien avec le végétal (paysagiste, guide nature, monitrice d’accrobranche, salariée dans une cidrerie et dans une pépinière ornementale), elle prend conscience des pratiques qu’elle aime et de celles qu’elle n’aime pas. Une idée germe dans sa tête depuis quelques temps déjà : prendre soin d’une terre. Elle pense alors lancer une petite production de fruits biologiques, pour vendre des fruits et inciter ainsi les gens à planter des fruitiers.
A bord de son Vito, elle sillonne les routes pendant un mois pour rencontrer les producteurs bio du grand ouest. Et là, c’est la déception ! Elle se rend compte que, même en agriculture biologique, les agriculteurs pulvérisent des produits, notamment du cuivre et du souffre. « J’ai trouvé des vergers en mauvais état, et des êtres humains en plus mauvais état encore » précise celle qui ne se reconnait pas dans ces pratiques.
Pourtant, à la fin de cette tournée, elle fait deux rencontres décisives : Jean-Yves Filatre, tout d’abord, une référence dans le domaine agricole, et le seul à travailler alors en biodynamie, une méthode agricole holistique, qui vise à produire une alimentation saine tout en préservant l’harmonie des écosystèmes. Puis Cyril Macler, un pépiniériste avec qui elle partage la même vision de l’agriculture. C’est lui qui lui ouvre une porte en lui suggérant d’ouvrir une pépinière d’arbres fruitiers. Pour Florence, qui ignorait que ce métier existait, c’est une révélation ! Une fois plusieurs freins levés, elle s’installe en 2014, à la lisière entre Taulé et Locquénolé : PEPIFLO est née.
S’ensuivent des années de dur labeur, à soigner et travailler une terre difficile et peu fertile. Elle y greffe et plante de nombreux fruitiers : pommiers, poiriers, cerisiers, pêchers, noyers, abricotiers, framboisiers, figuiers, cassissiers, casseillers… des variétés anciennes, robustes et adaptées à la région. Elle réalise enfin le rêve de travailler une terre dans la durée : « C’était une période très heureuse, nous n’étions qu’une dizaine de pépiniéristes passionnés en France ; on formait des gens, leur transmettant nos valeurs, nos connaissances et nos plans, sans aucune retenue. Par la suite, nous avons commencé à être beaucoup plus nombreux, ce qui a créé un déséquilibre car il y avait plus de ressources que de besoins. » raconte-t-elle.
Les années d’or sont derrière elle ; pourtant elle ne voudrait être nulle part ailleurs et adore toujours autant son métier, même si ce dernier est précaire : « Comme tout paysan.ne, la seule ressource, c’est moi ! Je suis en bonne santé heureusement. Mais si je tombe malade, ce sera autre chose. Je ne peux compter que sur moi-même » évoque la pépiniériste.
Cela fait une quinzaine d’années que Florence observe de grands changements liés au dérèglement climatique. Pour obtenir des variétés robustes et résilientes, elle apporte un soin tout particulier à ses arbres, avec une observation régulière et une très grande quantité de paillage. Celle qui a fait le choix de ne pas arroser ses arbres s’explique : « Quand on arrose au goutte à goutte, les arbres s’habituent à un taux d’hygrométrie constant, et développent leur système racinaire en surface. Dans le cas contraire, les arbres doivent plonger leurs racines en profondeur, ce qui les rend beaucoup plus résilients. Ils vont en subir d’autres, des sécheresses et canicules ». Une pratique qui n’est pas sans pertes : après cet été particulièrement sec, seuls 1000 plants sur 1700 ont survécu. Mais ils sont « d’une vigueur sans pareille » !
Dans cette même logique de suivre le cycle naturel, elle ne vend ses plants qu’aux mois de décembre-janvier, quand les feuilles sont entièrement tombées et que les sucs sont descendus dans les racines, leur donnant ainsi la force nécessaire au redémarrage du printemps. « Les réservations sont ouvertes dès le 1er septembre » précise Florence, « J’ai mes clients fidèles, dont certains réservent dès minuit le premier septembre ! » Mais il y aussi tous ceux qui achètent des fruitiers une fois et n’ont plus de besoin d’en racheter par la suite. Florence se diversifie en proposant des ateliers thématiques : la taille, le greffage, la conception ou encore les soins au verger, l’occasion pour elle de partager son savoir et de prodiguer ses conseils.
Le végétal, mais aussi l’humain
Toute sa vie, Florence l’a dédié au végétal. Cela n’a en rien éclipsé son besoin de partager et de créer du lien avec les autres. Elle se souvient avec bonheur de son enfance à la ferme : « il y avait toujours beaucoup de monde: la famille, les saisonniers, les jeunes un peu désorientés que mes parents prenaient sous leurs ailes, les étudiants de l’école d’ingénieurs agronomes d’Angers, et même les campeurs, car ma mère avait ouvert un camping à la ferme. Les fruits et légumes poussaient en abondance et mes parents les partageaient volontiers, surtout à ceux qui en avaient le plus besoin ». Une pratique des plus naturelles pour Florence, et il n’est pas rare de la croiser sur son vélo, avec un ou deux paniers de concombres juteux, tomates savoureuses ou raisin charnu, qu’elle distribue avec plaisir à son entourage.
C’est avec ce désir de transmettre et de partager ses connaissances qu’elle a créé un potager collectif il y a quelques années. « Pendant la période de covid, on parlait beaucoup de souveraineté alimentaire, et je ressentais que les gens aspiraient àtravailler la terre et produire leurs propres légumes ». En 2022, elle acquiert un terrain fertile à Locquénolé, et lance avec une petite dizaine de familles un jardin partagé : pommes de terre, oignons, haricots verts, rhubarbes, petits fruitiers, fleurs… les expériences se succèdent dans la bonne humeur. Elle avoue cependant ressentir une certaine lassitude au fil du temps : « mon leitmotiv est qu’il faut faire correspondre une ressource à un besoin. Or, une fois le soufflet du covid retombé, je remarque que les gens voient le potager collectif comme un loisir parmi tant d’autres, et s’impliquent moins car ils n’en sont pas dépendants pour se nourrir ». Une réalité pas toujours en accord avec ses idées, elle qui parvient à se nourrir quasi exclusivement de sa production potagère.
Sa prochaine étape : créer une extension chez elle pour pouvoir accueillir des femmes en difficulté, leur offrir un environnement apaisé pour qu’elles puissent se reconstruire. Mais rien ne presse, Florence fait partie de ceux qui aiment prendre leur temps.
Où se voit-elle dans 10 ou 20 ans ? A la même place, entourée de ses fruits et légumes, et des gens qu’elle aime et qui lui font du bien. C’est tout ce qu’on peut lui souhaiter !
Plus d’infos sur https://www.pepiflo.com/
Florence est également engagée dans le réseau « Paysans de nature ». Pour en savoir plus : https://www.eco-bretons.info/entrer-en-dialogue-permanent-pour-la-nature-avec-des-paysans-de-nature/


