De retour du festival la Machine dans le jardin/2
Plume citoyenne. Agnès Sinaï* nous offre une synthèse de ces deux jours de festival, dont nous avons publié le premier volet la semaine passée. En voici le second et dernier volet.
Dans les collines du centre-Bretagne s’est tenu le fabuleux festival « la Machine dans le Jardin », dédié aux imaginaires techniques, co-initié en 2023 par notre amie Fanny Lopez**. Du 25 au 26 juillet se sont déroulées trois journées de parenthèse, entre enchantement inspiré par le verbe des intervenant-es, et angoisse d’un monde en feu et d’une Bretagne asséchée, sans nuages depuis des semaines.
Technocritique : Les imaginaires politiques de la machine, avec François Jarrige
Selon l’historien François Jarrige, que nous retrouvons en fin de journée sous le chapiteau, l’histoire a construit un récit évolutionniste, téléologique, linéaire, du progrès technique. Alors qu’il s’agit de mettre l’accent sur les conflictualités, les brèches, les bifurcations, dès qu’on parle des techniques, il y a un problème de cadrage.
Nos représentations de la technique sont liées à des visions du monde. Au 17ème siècle, le mot technique, au sens actuel du terme, n’existe pas. Il désigne l’art de se remémorer un poème. Aujourd’hui, nos imaginaires de la technique nous enferment, ils sont devenus notre seconde peau. Ces imaginaires sont liés à un régime spécifique d’historicité. Comment une société construit son rapport au temps ? Selon un déclin, ou bien stable, linéaire, circulaire, ou selon une flèche vers l’avenir ? Le progrès relève d’un régime d’historicité.
Comment le sens du progrès va-t-il être capté ? Au tournant du 18ème siècle, on va assister à la révolution industrielle. Il s’agit d’un changement de système économique qui va voir se multiplier les machines et utiliser de nouvelles sources d’énergie. Ce système machinique puissant est associé à un nouvel imaginaire productiviste qui considère que l’accroissement de la production en elle-même est la condition de tous les autres progrès. Cette manière de gouverner le monde et la nature par la technique advient au moment des révolutions : c’est une manière de contrôler les utopies. Le mot technique s’invente dans le contexte de la révolution industrielle qui va en capter le sens au service d’un accroissement du profit.
Les expositions universelles mettent en scène la puissance productive. Une époque advient où les machines sont considérées comme un objet politique. En 1811-1812, de nouvelles machines, notamment dans le secteur textile, sont mises au point… et on assiste à des incendies et des révoltes luddites (du nom de l’ouvrier anglais Ned Ludd) qui détruisent les machines textiles. Au moment de la révolution, en 1848 notamment, moment où commence à s’installer une confiance dans le progrès technique, on voit apparaître des écrits ouvriers qui prônent la régulation de l’utilisation des machines. Exemple : une ouvrière, Eugénie, écrit à l’Assemblée nationale : « Ce n’est pas parce qu’une machine est ingénieuse qu’il faut l’utiliser » ; 300 ouvriers des filatures d’Alsace demandent une délibération sur les machines ; face au fatalisme technologique, ils proposent uen régulation transnationale pour éviter les effets de concurrence… Dès cette époque se déploie une lecture politique des machines : elles requièrent une délibération. C’est très caractéristique de cette première moitié du XIXème siècle où se multiplient les utopies et le champ des possibles.
Mais ce champ des possibles va se refermer.
Trois cadrages modernisateurs vont se mettre en place sur la question des machines au milieu du 19ème, qui vont la dépolitiser. Du fait que les machines sont prises en charge par des groupes d’experts, elles échappent aux ouvriers des arts et métiers et deviennent un enjeu de spécialistes.
Le premier cadrage, c’est celui de l’économie politique libérale qui va justifier le rôle des machines dans l’essor du libre-échange, dans le contexte d’une économie politique industrialiste. Ainsi, Jean-Baptiste Say, industriel du coton, va poser les bases de l’économie politique moderne. Il est l’auteur d’un grand Traité d’économie politique en 1803. Le chapitre « des machines » est une réponse aux revendications des ouvriers, selon l’argument libéral du ruissellement.
Le second, c’est le socialisme : la machine doit être mise au service du prolétariat. Qu’elles soient étatistes ou autogestionnaires, il n’y a pas de problème des machines. Pour le socialisme, le problème tient aux formes de propriété du capital, ce qui contribue à invisibiliser la technique.
Le troisième cadrage est celui des Radicaux et desRépublicains (1848) : la machine ne sera plus un problème quand sera adopté le suffrage universel qui déconflictualisera les enjeux.
Ces trois discours vont contribuer à invisibiliser les machines. C’est dans ce contexte que s’installe l’imaginaire du progrès technique, qui devient un nouveau fatalisme, une série de trajectoires techniques présentées comme inéluctables. L’utopie va être absorbée par la puissance du capital, va être déviée vers la puissance des machines, et devenir dystopie, contre-récit imaginaire. La première dystopie, Archéopolis, est produite par Alfred Bonnardot (1859), qui imagine Paris en l’an 9957.
Dans les années 1880, les grèves vont contribuer à socialiser, via le syndicalisme, le progrès technique et les machines. Mais la machine en tant que dispositif et opérateur de transformation de la matière (extractivisme) n’est pas questionnée, au nom du confort moderne occidental, contemporain de la colonisation occidentale.
Un nouveau fatalisme s’installe : il n’y a pas le choix, selon un ordre sociotechnique supérieur, non négociable, hormis en termes de redistribution des gains de productivité. « On n’arrête pas le progrès », disent les socialistes et les républicains. Alors que, fin 19ème, on cherche à interdire l’automobile, comme l’a souligné Kilian Jörg, la lutte contre l’automobiliste est une nouvelle forme de la lutte des classes, selon l’Humanité en 1908. Elle va devenir, après 1914, un bastion ouvrier. En attendant, les revues de l’Automobile Club de France font du lobbying pour lever toutes les interdictions. L’automobile est l’emblème du machinisme, de l’imaginaire modernisateur, du progrès inarrêtable. Mais les grandes idéologies de la modernité partagent des points communs, qu’il s’agisse du capitalisme, du socialisme ou du communisme : domination de la nature, croyance dans le progrès technique.
Seuls des moments de brèche rendent possible le retour d’une critique. A la fin du 19ème siècle, les anarchistes naturiens considèrent que l’homme préhistorique et les populations colonisées sont des êtres supérieurs. Dans le journal Le Naturien, des hommes en peau de bête parlent à des ouvriers exploités. Il y aura d’autres moments technocritiques, dans les années 1930, époque où Orwell tente de penser un socialisme sans les machines, où Simone Weil interroge ce grand système taylorien… jusque dans les années 1970, par la voix de Mumford, Illich, Ellul (La technique ou l’enjeu du siècle paraît en 1954)… puis le numérique s’est présenté comme une solution aux impasses du machinisme… mais demeure tributaire des structures matérielles…
Plus personne ne croit aujourd’hui à l’imaginaire du progrès technique alors qu’on assiste à une relance des imaginaires techniques délirants avec l’IA.
Défaire le technofascisme : discussion
L’après-midi du dimanche 26 juillet, une discussion sur le technofascisme engage « à ne pas doter [les barons de l’IA] d’un pouvoir qu’ils n’ont pas ». Le journaliste Olivier Tesquet (lire notre compte rendu de son ouvrage Apocalypse Nerds) blague : « Si l’imaginaire de ces mecs là c’est le Concorde et le costume en tergal, ça les rend moins impressionnants ». Et souligne que les conflits d’usage de l’électricité autour des data centers sur le territoire des Etats-Unis, qui en compte 1500, se multiplient.
Il reste encore et toujours à « faire monde », enjoint l’écrivain caribéen Michael Roch, dont les personnages vivent dans une mégalopole tentaculaire mais se sont réorganisés en villages dans la ville, des lacous, avec un petit jardin potager partagé en leur centre, mais aussi des serveurs locaux réparables. Où vivre pour défaire les technofascismes ? Selon quelles ancestralités ?
*Agnès Sinaï, directrice de l’Institut Momentum (qui se dédie à l’anthropocène et ses issues), enseignante à Sciences Po et autrice de « Réhabiter le monde. Pour une politique des biorégions » (Seuil, 2023). Elle vit en Côtes d’Armor.
**https://institutmomentum.org/auteur/fanny-lopez
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