Comment panser l’avenir à l’heure de la catastrophe ? A Morlaix, des étudiant.es s’emparent de Nos Futurs
Un projet d’éducation artistique et culturelle porté par le Théâtre du Pays de Morlaix, avec l’auteur Pierre Koestel, la Cie Alexandre, la metteuse en scène Léna Paugam, et le lycée agricole de Suscinio, se sont emparés de l’éco-anxiété avec des étudiant.es. Où comment « préserver l’espérance revient à prendre soin de la capacité de chacun d’être acteur de son histoire et de prendre part au récit collectif. »
Dans son livre « Vers la sobriété heureuse », paru en 2016, le paysan et essayiste Pierre Rabhi nous interpellait ainsi : Il ne suffit pas de se demander : « quelle planète laisserons-nous à nos enfants? »; il faut également se poser la question : « quels enfants laisseront-nous à notre planète? »
Des interrogations lancinantes qui n’ont hélas pas faibli devant les évidences scientifiques d’une dégradation globale du climat et de l’ensemble du vivant, menaçant rien moins que l’habitabilité de la terre. Dès lors, nous ne nous étonnerons pas que l’éco-anxiété affecte la santé mentale et le bien-être des jeunes, augmentant le risque de dépression, d’anxiété, et de troubles du comportement. Ainsi, une étude publiée en 2021 dans la revue The Lancet Planetary Health a montré à quel point l’éco-anxiété s’est enracinée dans les jeunes générations. Sur les 10 000 jeunes de 16 à 25 ans interrogés dans dix pays, près de 70 % ont déclaré être « très inquiets » ou « extrêmement inquiets » du changement climatique.
«Si la Terre va mal, nos enfants vont mal aussi », alertait en 2022 Sophie Marinopoulos, psychologue et psychanalyste spécialiste des questions de l’enfance et de la famille, à l’origine d’un remarquable plaidoyer* auquel se sont jointes des personnalités du monde de la culture, de l’éducation, de la santé, de l’entreprise. Ensemble, elles y interpellaient « ceux qui conduisent nos politiques locales, nationales, internationales sur la grande corrélation entre faire atteinte à l’enfance et faire atteinte aux écosystèmes naturels », soulignant « l’urgence à agir en faveur de nos enfants et de notre terre. En effet, alors que nous constatons un monde en souffrance, nous observons chaque jour l’émergence de la détresse de nos jeunes. »
Et de poursuivre plus loin ainsi : « Si la situation est bien douloureuse, nous n’avons pas le droit de baisser les bras et d’essaimer des discours pessimistes qui enferment nos plus jeunes dans un sentiment de désespérance et une éco-anxiété qui accélèrent notre propre effondrement. Préserver l’espérance revient à prendre soin de la capacité de chacun d’être acteur de son histoire et de prendre part au récit collectif. Le bonheur doit pouvoir se conjuguer dans tous les temps et dans toutes les langues. »
Où comment Nos futurs se sont invités dans le présent d’étudiant.es à Morlaix
« Prendre soin de la capacité de chacun d’être acteur de son histoire et de prendre part au récit collectif. » C’est précisément ce que le Théâtre du Pays de Morlaix et le lycée agricole de Suscinio ont fait dans le cadre d’un projet d’éducation artistique et culturelle intitulé « Nos futurs », destiné à des étudiant.es en BTS Gestion et protection de la nature. Avec l’implication de la Cie Alexandre et de la metteuse en scène Léna Paugam, dans le cadre de leur résidence de création du spectacle « Après nous les ruines », sur un texte de l’écrivain de théâtre et dramaturge Pierre Koestel qui explore la fragilité du monde après un accident nucléaire. Spectacle d’ores et déjà programmé la saison prochaine au Théâtre.
«Comment penser l’avenir à l’heure de la catastrophe ? Comment ne pas rester sidéré face à l’ampleur du désastre annoncé ? Et comment ouvrir de nouveaux horizons pour continuer à imaginer le monde qui nous attend ? Ces différentes questions ont animé l’esprit de ces ateliers. Ensemble, nous avons traversé plusieurs consignes d’écritures destinées à nous aider à construire, pas à pas et joyeusement, des histoires qui pourraient raconter l’avenir. Et l’avenir, c’est peut-être une notion qu’on se représente difficilement. D’un côté, parce que l’imaginaire de crise dans lequel nous évoluons rend plus difficile (voire anxiogène) la projection vers l’avant. D’un autre côté, parce que l’avenir peut sembler lointain, et cette distance, nous donner l’impression d’être impuissant face à ce qui (nous) arrive.
Alors, pour tenter d’appréhender l’avenir, nous l’envisageons à différentes échelles : • individuelle, d’abord : comment se projeter pour penser et rêver sa vie future. • collective, ensuite : comment penser une société « idéale », qui pourrait être celle de demain, à partir des acquis et des manques d’aujourd’hui. • globale, enfin, pour penser l’avenir lointain : comment pourrait-on décrire la vie terrestre dans cent ans ? Ou encore : ça voudrait dire quoi, vivre sur une autre planète ?
Il s’agit de réfléchir à la crise écologique au-delà du désastre qu’elle représente. Se dire qu’il y a toujours quelque chose à inventer, s’accorder une part de rêve, de désir. Oser dépasser la peur pour raconter des histoires joyeuses de mondes (encore) possibles. »
C’est avec cette proposition forte et porteuse de sens que Pierre Koestel, accompagné par le comédien Paolo Malassis, a emporté l’adhésion à ce projet des équipes du théâtre et du lycée. Avec un cheminement composé d’un atelier d’écriture, d’une pratique théâtrale suivie d’une restitution sur la scène de l’amphithéâtre du lycée et la participation des étudiant.es à une répétition au Théâtre du Pays de Morlaix, du spectacle en création « Après nous les ruines », de la Cie Alexandre.

Pour Véronique Javoise, enseignante d’éducation socioculturelle impliquée dans ce projet, «en abordant les notions d’engagement des jeunes, de la protection de l’environnement, de leurs visions de l’avenir, de la construction de soi, dans un contexte où l’éco-anxiété est très palpable dans les classes qui sont accueillies dans l’enseignement agricole, le projet leur a permis d’imaginer et d’écrire des histoires, comme des leviers, qui pourraient les aider à penser/panser demain. »
Voilà donc que, sous les plumes estudiantines, les utopies se sont bel et bien invitées dans Nos futurs. Des futurs qui sont désormais en symbiose, donnant la parole aux vivants non-humains (mycorhize, corail, lichen…). Des futurs où en 2032 : disparition d’internet, des réseaux sociaux, des téléphones, avec une guerre étrange où meurent ceux et celles qui ont fait de la résistance en continuant de se connecter, mais la survie s’organise grâce à l’entraide. Des futurs où en 2103, alors que l’argent n’existe plus depuis 80 ans, que l’entraide collective est au coeur de la société, un grand-père raconte le monde d’avant à son petit-fils qui a découvert un objet mystérieux : une pièce de monnaie ! Des futurs où en 2050, alors que le patriarcat continue de sévir, « Boss lady », un étrange parfum s’échappant d’un flacon brisé, métamorphose un temps le comportement des hommes. Des futurs où la ville de Saint-Malo y commémore les 25 ans de son projet « Zéro tourisme » grâce à l’action volontariste d’un élu. Des futurs où en 2051, alors que l’extrême-droite a pris le pouvoir dans le pays en 2027, que la crise climatique s’aggrave en 2035 (51° à Paris), la Bretagne devient en 2050 une terre d’espoir avec de nombreuses micro-sociétés vivant en autosuffisance, accueillant les réfugiés climatiques, sans besoin d’argent, où troc, upcycling, circuits courts deviennent les principaux moyens d’échanges…
Or, comme nous le rappelait le grand scientifique naturaliste biologiste et explorateur, Théodore Monod, « L’utopie ne signifie pas l’irréalisable, mais l’irréalisé ».
* Ce plaidoyer a été diffusé le 24 août 2022 à l’occasion du festival « Au bonheur des mômes » qui s’est tenu au Grand-Bornand. La liste complète des signataires de cet appel est accessible sur le site du festival ; https://www.aubonheurdesmomes.com/plaidoyer/
No future or Nos futurs ? Telle est la question : Le slogan « No future » proféré par les Sex Pistols en 1977 a généré une vision pessimiste et nihiliste de l’idéologie punk. Pourtant, rien n’est plus faux que de réduire l’ensemble du mouvement punk à ce slogan « En effet, depuis sa naissance, le mouvement punk s’est emparé des questions écologiques, et a irrigué (et irrigue encore) les démarches contestataires et alternatives contemporaines. C’est ce que met en avant Fabien Hein, sociologue à l’Université de Lorraine, dans son ouvrage « Ecopunk », datant de 2017, et qui vient d’être réédité en version poche aux éditions Le Passager Clandestin ». (https://www.eco-bretons.info/quand-les-punks-virent-au-vert/).

