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L’Envie, périple en démocratie désirable

Toujours sensible à ce que l’art, sous toutes ses formes, nous apporte en profondeur, Eco-Bretons accueille la plume citoyenne de Tom Binet – metteur en scène et co-directeur de la Cie Le Grand O, également chorégraphe et acro-danseur – pour présenter leur compagnie ainsi que leur formidable spectacle, « L’Envie, périple en démocratie désirable ». A la fois interpellant, poétique et stimulant quant au regard qu’il porte sur nos façons de vivre, d’espérer et de lutter ensemble, il est actuellement joué dans plusieurs festival bretons. Après Les Rues en Scène de Morlaix, la Cie sera au Festival Les Rias/ Pays de Quimperlé (28 et 29 août*), ainsi qu’au Festival Rue Dell’Arte à Quessoy, le 30 août**. D’autres représentations sont prévues en 2027, en Bretagne et ailleurs en France. Une plume qui suscite le vif désir de le (re)voir !

Spectacle documentaire et circassien, « L’Envie, périple en démocratie désirable » nous entraîne dans un périple sensible à la rencontre de celles et ceux qui expérimentent, au quotidien, d’autres manières de faire démocratie. Habitué à aller au-devant des habitant·es pour retisser du lien et remettre du commun au cœur des territoires, le collectif interroge ici notre capacité à faire ensemble. Comment retrouver l’élan d’agir ensemble dans un monde politique souvent perçu comme lointain ou verrouillé ? Qu’est-ce qui fait commun aujourd’hui dans une ville ?

Des liens tissés entre travail de création artistique et la société

En 2017, nous avons créé la compagnie Le Grand O. Sous ce nom, nous écrivons pour l’espace public des spectacles de cirque et de théâtre contemporain. Cette compagnie est notre tentative de prendre part aux transformations de notre société. Nos trois premiers spectacles s’intitulent «Souvent je regarde le ciel» (2018) ,  «Animalentendu» (2021) et «Nanabozho» (2022). Ces spectacles qui font le récit des relations que l’humain entretient avec la « nature » nous ont amenés à nous immerger dans la pensée écologique contemporaine et à travailler en collaboration avec des chercheurs dans le processus de création de nos spectacles. Dans la continuité de ces projets, notre compagnie a fortement développé le travail d’actions culturelles et de médiation avec une grande diversité d’acteur.ice.s des champs sociaux, culturels ou scientifiques. Ce sont ces liens, que nous tissons entre notre travail de création artistique et la société qui nous nourrissent et font germer en nous l’envie de témoigner du réel, de le poétiser et le mettre en récit.

Participer à une sorte d’agora circassienne douce et irrévérencieuse

Au cours de ces deux dernières années, j’ai décidé de plonger dans les manières de vivre et de lutter de différents collectifs citoyens qui oeuvrent à construire une culture politique alternative à celle de la démocratie représentative. Au fil de mes recherches, j’ai eu envie d’embarquer les gens avec moi dans cette aventure. Et de cette envie est né ce spectacle. Il raconte l’exploration d’une démocratie du quotidien et la défense continue de nos communs et prend racine dans les utopies réelles qui façonnent d’ores et déjà des horizons désirables pour notre société et la démocratie.

« L’envie » est un spectacle de cirque chorégraphique et de théâtre, un récit associatif mêlant librement des histoires recueillies et vécues avec un flot de pensées et de questions politiques. Il invite les spectateurs·ice·s à entrer dans un espace d’interrogations intimes quant aux conditions nécessaires à l’émergence du dialogue social et de la démocratie. Un espace confortable, car il nous faut du moelleux pour accueillir nos corps et nos idées. Ainsi, notre scène est la place d’un village sur laquelle on aurait installé notre salon commun, un lieu à tous et toutes où l’on s’installe sur un canapé ou un tapis, et où on boit le thé au son du oud. Un espace ouvert sur le monde, toujours teinté des couleurs des territoires où nous serons accueillis. Avec « L’envie » nous vous invitons à participer à une sorte d’agora circassienne douce et irrévérencieuse, où en tant que citoyen·ne·s, témoins et spectateur·ice·s on assiste à un spectacle et prend part à une assemblée dans la rue. 

La création de ce spectacle, indissociable d’une démarche d’art en quelque sorte détective

Avant de créer ce spectacle, j’ai en effet eu besoin de comprendre et d’avoir une expérience charnelle et sensible vis à vis de mes objets de recherche. Ce besoin m’a amené à associer à la création de ce spectacle une démarche d’enquête de terrain. Ce travail d’immersion a consisté en de nombreuses périodes d’observations participantes et de collectages de témoignages par la réalisation d’entretiens semi-directifs. Il s’est articulé principalement autour de deux mouvements citoyens : « Concarneau citoyenne et participative », la liste citoyenne participative pour les élections municipales de Concarneau 2026 et le collectif militant des Soulèvements de la Terre. Si au départ, c’est la différence de leur modes d’actions et leurs stratégies qui ont retenu mon attention, l’un relevant plutôt d’une forme de démocratie « d’élevage » et le second d’une démocratie « sauvage », c’est finalement ce qu’ils contribuent à bâtir ensemble qu’il a été passionnant de découvrir. En effet, chaque collectif à sa manière oeuvre à rendre possible de faire de la politique autrement.

Surtout ne pas créer hors-sol et être en interaction continue avec les gens et la diversité de leurs manières de vivre

Au-delà de cette exploration, nous avons eu besoin de mener différentes résidences exploratoires d’actions culturelles. Ces résidences avaient pour objectifs d’aller à la rencontre des habitants et habitantes de différents territoires pour partager notre recherche et ressentir la diversité des manières d’être en relation avec notre sujet. Ce besoin est né de notre attention à ne surtout pas créer hors-sol et à être en interaction continue avec les gens et la diversité de leurs manières de vivre. C’est d’ailleurs cette même vigilance qui nous a menés à choisir d’être accompagnés tout au long de cette création par le politiste Loic Blondiaux. C’est à partir de toute cette matière, de ces histoires vécues et entendues que sont écrits les textes du spectacle, ses danses, ainsi que sa bande sonore qui donne à entendre les voix de celles et ceux rencontrés en chemin.

Chercher la joie en politique

Avec ce spectacle je souhaite faire le récit d’idées et d’initiatives qui font du bien. Parti en quête de la joie en politique, il est évident que je ne l’ai pas toujours trouvée, et qu’il serait naïf de ne peindre notre paysage politique à l’actualité chahutée qu’avec les couleurs de l’optimisme. Pourtant, j’ai choisi d’orienter principalement notre regard sur des aventures militantes qui sont des éclaircies porteuses d’espoirs dans le ciel anxiogène du présent. Le récit de ces histoires, c’est l’irruption du réel au théâtre. C’est notre volonté qu’au sein de ce spectacle demeure une friction entre une scène théâtralisée avec « des acteurs·rices et des danseur·ses » et la scène de l’espace démocratique avec ces témoins que l’on entend en bande son. Il était important pour moi que ce spectacle ne soit pas une prise de position politique, mais plutôt un espace de questionnements. C’est pourquoi il était d’autant plus important de donner la parole à celles et ceux que j’ai rencontré.es. En partageant leurs histoires, les situations vécues, je prends une certaine distance car je présente non pas ce que je pense moi, mais ce que ces acteurs politiques font et les manières dont ils s’organisent ou se positionnent politiquement.

Atterrir en monde chahuté

Dans ce spectacle j’essaie également par le récit d’éclairer les méandres du champ politique, pour les rendre accessibles et appréhendables. Pour pouvoir raconter cette histoire, j’ai eu besoin d’inscrire cette enquête dans un cadre théorique. En plus de nombreuses lectures sur le sujet, comme je l’ai dit plus haut, j’ai eu la chance d’être accompagné par le politiste Loic Blondiaux qui, à différents moments de cette recherche, est venu apporter des éclairages, ou a fait éclore de nouvelles questions pour enrichir son propos. Loic Blondiaux est politologue et professeur de science politique à l’université Paris Sorbonne. Expert de la démocratie participative, il est aussi membre de la commission national du débat public.

Donner corps au politique

Il y a quelque chose de fondamentalement politique qui se joue dans nos corps, car ce sont bien nos corps qui travaillent, qui luttent, qui se rassemblent ou qui déambulent dans les rues. Dans « L’envie » , la danse vient secouer le risque de l’inertie de la parole. Elle est symboliquement et physiquement une manière de se lever, une manière d’agir et de se mettre en risque. C’est en cela que l’engagement corporel des acrobates-danseurs résonne pour moi avec des formes d’engagements militants. La danse est aussi pensée comme un prolongement des mots et un paysage corporel qui invite à l’écoute. Elle vient parfois se superposer à des témoignages entendus en bande son et parfois l’arrêt des danseurs appuiera une parole, ou une explosivité acrobatique la rendra encore plus percutante. Sur scène, deux acrobates-danseurs sont habités par une myriade d’états comme une gouache explosive d’émotions ou de situations vécues tout au long de notre recherche. L’écriture chorégraphique est riche en portés dynamiques et explore les connexions existantes entre la danse contact improvisation, les portés acrobatique la danse contemporaine et l’acrobatie au sol. Les notions de risque et de performance acrobatique dialoguent avec la poésie des gestes, la théâtralité et la qualité du mouvement.

Journal de bord

« L’Envie » voyage entre le récit intime et vulnérable du narrateurrice qui raconte sa recherche, et une dimension documentaire dans laquelle l’enjeu est aussi de raconter, donner à voir et à entendre le réel. La comédienne qui joue le rôle de narratrice rend les spectateur.rices complices de ses pérégrinations intérieures tout au long du spectacle. Elle nous fait visiter le paysage de sa recherche, et précise les contours du sujet avec un regard curieux et habité de questions. En nous plongeant dans l’intimité de ce personnage, l’écriture trouve une certaine liberté de ton. Elle est parfois intérieure et existentielle, teintée d’analyses, puis tout à coup absurde ou poétique. Le spectacle nous plonge ainsi dans le journal de bord de ce personnage jusqu’à nous immerger sur le terrain dans ces expériences vécues au coeur de l’action en train de se dérouler, que ce soit sur les bancs de l’Assemblée nationale ou au milieu d’une manif-action des Soulèvements de la terre. Peu à peu le spectacle offre à voir par le récit la toile des relations d’interdépendances qui lient les différents espaces politiques de notre société, parfois de manière surprenante.

Ce qui nous traverse

Les méandres de nos héritages et de la construction de nos sociétés nous traversent et nous habitent intimement. Ainsi, l’écriture du spectacle s’intéresse aussi à la manière dont se rencontre les histoires intimes des personnes qui composent l’équipe du spectacle avec notre sujet. Comment l’attachement des militants écologistes à leur territoire vient rencontrer les mémoires du remembrement et de mes grand-mères ? comment une action contre le salon de l’armement du Bourget vient rencontrer les drames qui ont lieu dans la ville de naissance du musicien du spectacle à Sweida en Syrie ? En approchant ce sujet depuis l’intime et depuis notre vulnérabilité, j’essaie de créer des espaces d’empathie, ou comme le dit l’artiste Patricia Allio : « Un espace de contagion affective, parce qu’entrer en politique et en résistance, c’est une affaire d’humanité et d’affects »***.

Le format « échos des territoires »

En complément du format de simple diffusion de notre spectacle, nous expérimentons un format invitant davantage la participation des habitant·e·s dans le projet. Celui-ci inclut un groupe de complices jouant au plateau avec nous. Notre objectif est de faire émerger une parole située et citoyenne au sein du spectacle et de venir questionner la manière dont les enjeux locaux résonnent avec notre récit. L’enjeu de cette forme est pour nous à la fois de venir renforcer la puissance esthétique du spectacle, tout en renforçant, de par la participation citoyenne, la pertinence d’interroger dans l’espace public l’avenir de la démocratie.

A Morlaix, où nous avons joué le 12 août dernier, sur la place des Jacobins, nous avons ainsi donné la parole à Nicolas pour présenter le Buzuk, monnaie locale du pays de Morlaix, à Claudette, l’une des bénéficiaires de la Sécurité sociale de l’alimentation qu’un collectif citoyen expérimente actuellement, ainsi qu’à Evan pour Scient, une association créée par des jeunes de 16 à 22 ans autour du réemploi textile et de l’upcycling, qui mène notamment un projet de tiers-lieu créatif à Morlaix.

Une musique porteuse de nos histoires et de nos héritages

Le choix de donner une place centrale à la musique orientale dans le spectacle à travers le oud est parti de l’imaginaire du salon perse et de l’intuition qu’elle nous aiderait à appuyer la poésie des images offertes dans le spectacle et à faire surgir l’inattendu. Cette musique jouée en live par une chanteuse et un musicien oudiste et percussionniste vient rencontrer les paysages sonores documentaires, et les témoignages donnés à entendre dans la bande son du spectacle, créant avec celle-ci un dialogue entre bande son enregistrée et musique live qui tient le fil de cette création. La musique, à bien des égards, est aussi porteuse de nos histoires et de nos héritages. Ainsi, elle nous aide à faire le récit de la diversité des manières dont nos vies intimes entrent en relation avec notre sujet, en mariant par exemple le oud à un chant breton ou un morceau yiddish.

Apporter notre part Actions culturelles et Résidences en milieu scolaire

Le travail d’action culturelle et de rencontre avec les publics fait partie intégrante du projet et des expériences de notre compagnie de spectacle. A bien des égards, le spectacle « L’envie » prend lui aussi tout son sens pour nous en ce qu’il nous permet de vivre et de développer des échanges riches avec la société dans laquelle il s’inscrit. Le rapport aux habitants et habitantes des territoires où nous créons est d’ailleurs venu fortement impacter la création de ce spectacle et nous a aidé à trouver sa couleur. Les histoires de celles et ceux rencontré·e·s en chemin sont d’une part données à entendre et racontées, et constituent d’autre part les matières à partir desquelles nous partageons notre sujet à travers des ateliers et des rencontres avec une grande diversité de publics.

L’écho de nos thématiques nous a mené à choisir en parallèle de notre création de mener deux projets de médiation auprès de publics scolaires. Le premier projet est une résidence de création au lycée agricole de Caulnes dans le cadre de notre partenariat avec le service culturel de Dinan Agglomération. Celui-ci s’est traduit par une semaine de résidence accompagnée de deux ateliers de trois heures à destination des élèves délégués de classes autour des thématiques de notre spectacle. Le deuxième projet a consisté en sept jours d’accompagnement d’un projet de médiation-concertation à destination d’étudiants en BTS gestion protection de la nature du lycée agricole morlaisien de Suscinio sur la perception de l’évolution du trait de côte sur le territoire de Morlaix Communauté. En plus d’un partage de notre démarche d’enquête, nous avons assuré dans ce projet la mise en scène de la restitution public de cette enquête.

Notre compagnie ayant son siège social dans le Finistère, nos précédentes créations ont été accompagnées par la Région Bretagne, le conseil départemental du Finistère, la DRAC Bretagne et Morlaix communauté.

L’équipe de la Cie Le Grand O : Diogo Santos (acro-danseur), Tom Binet (metteur en scène et co-directeur de la Cie /chorégraphe et acro-danseur), Isabelle Saudubray (comédienne), Mohanad Aljarmani (musicien : joueur de oud et de percussions orientales)
Gioia van den Berg (co-directrice de la Cie /comédienne).

Crédits Photos illustrant l’article : Mathieu Le Gall – Cie Le Grand O – Laurence Ariouat Mermet

*https://www.lesrias.com/2026/08/28/l-envie/

**https://www.capderquy-valandre.com/festival-rue-dell-arte

*** – Dossier artistique Dispak Dispac’h : https://varia.be/sites/default/files/2025-12/30.09_DISPAK%20DISPAC%E2%80%99H-dossier%20artistique.pdf

https://compagnielegrando.com

https://ssapaysdemorlaix.fr

https://buzuk.bzh

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