Entrer en Dialogue Permanent pour la Nature avec des Paysans… de Nature !

Entrer en Dialogue Permanent pour la Nature avec des Paysans… de Nature !

Réconcilier l’agriculture et la vie sauvage. C’est l’objectif du réseau Paysans de Nature qui considère que leur ferme peut être gérée avec la même ambition qu’une réserve naturelle, tout en fournissant une alimentation de qualité et leur assurant un revenu. Parmi les outils utilisés, le Dialogue Permanent pour la Nature (DPN) associe habitant.es et naturalistes dans une démarche d’éducation populaire par l’appropriation collective et le progrès continu dans les fermes et leur territoire. Reportage dans deux fermes du petit Trégor finistérien.

Tout est parti du Marais breton (nord ouest Vendée), où « un groupe de paysans s’engage au quotidien pour la sauvegarde de la faune sauvage de leur région. Naturalistes de profession, déçus par la politique environnementale, ces passionnés aux parcours atypiques ont tout plaqué pour devenir paysans : des paysans dont la priorité est de défendre la biodiversité. Depuis 10 ans, ils font le pari que l’agriculture peut devenir le meilleur outil de protection de la vie sauvage.

À l’heure d’une crise profonde du modèle agricole intensif, et tandis que le débat public est ouvert sur les moyens de concilier écologie et compétitivité, ces « Paysans de nature » portent le message optimiste qu’une agriculture « joyeuse et humaine », où chaque être vivant a sa place, est possible. »

C’est ce que nous fait découvrir le film « Paysans sentinelles* » réalisé en 2020 par Coraline Molinié, sur lequel s’appuie le réseau pour se déployer dans les territoires.

Le projet Paysans de nature (auparavant porté par la LPO en Pays de la Loire) est depuis 2021 une association nationale qui entend faire de l’installation agricole un outil de défense de la biodiversité sauvage.

Un double constat alarmant et une attente sociétale qui incitent à agir

Sur son site, « Paysans de nature » dresse trois constats : biodiversité en déclin, disparition progressive des paysans, attente sociétale forte pour une alimentation locale saine, de qualité.

Celui du déclin de la biodiversité sauvage, fait par des scientifiques, aidés par les réseaux d’observateurs naturalistes bénévoles, est implacable : la biodiversité qu’on croyait commune connaît une érosion très forte. Presque 80% de la biomasse d’insectes a disparu en 30 ans, 1 million d’espèces seraient menacées de disparition, -51% en 18 ans !

En France, près de 40% des oiseaux des zones agricoles ont disparu en 30 ans. Pour des espèces comme le Verdier d’Europe ou le Tarier des prés, le déclin atteint plus de 50 %.

Le constat agricole n’est pas plus réjouissant : entre 1988 et 2016, plus de la moitié des fermes a disparu (soit plus de 500 000) . Cette dynamique se poursuit : entre 2013 et 2022, 161 000 chefs d’exploitation auront cessé leur activité, et seulement 71 000 personnes se seront installées

Mais les espaces laissés par ces départs ne retournent généralement pas à la nature : ils sont repris par des exploitations agricoles existantes qui s’agrandissent, mécanisent et intensifient toujours plus leurs pratiques (drainages, engrais de synthèse, pesticides, plantes mutagènes, élevages concentrationnaires…) avec pour corollaire la destruction des habitats naturels, la déstructuration des sols, la pollution de l’air, de l’eau et des impacts sur la santé humaine.

La surface moyenne des exploitations a ainsi augmenté de 34 ha en 25 ans. C’est un constat inquiétant pour les paysans, toujours plus isolés, l’alimentation des populations locales mais aussi l’environnement (qui dit ferme plus grande et moins de main d’œuvre dit en général augmentation de la mécanisation, des intrants).

Enfin, côté attentes de la société civile, chacun perçoit très bien qu’il y a un lien entre la société consumériste, le réchauffement climatique, la perte de biodiversité, nos modes de consommation, la santé, l’agriculture, etc. La forte augmentation de la demande en produits sains issus d’une agriculture locale et respectueuse de l’environnement est renforcée par les scandales sanitaires liés à l’agro-industrie : pesticides, cadmium…, tandis qu’un vivier de jeunes souhaitent travailler à la transition écologique.

En Bretagne, des paysans et paysannes s’ouvrent à un Dialogue Permanent pour la Nature

Un collectif Paysans de Nature s’est créé en Bretagne, avec l’implication d’une vingtaine de structures : FRCIVAM, CEDAPA, GAB, LPO, Bretagne Vivante, Eau & Rivières de Bretagne, Vivarmor. Il s’est fixé des objectifs pour 3 ans.

Le collectif a mis en place des visites de ferme selon un dispositif des plus pertinents, dénommé « DPN » – Dialogue Permanent pour la Nature, initié par l’association nationale.

Le Dialogue Permanent pour la Nature s’inspire des systèmes participatifs de garantie comme celui de l’association Nature & Progrès**, pour parler en permanence et à long terme de biodiversité sauvage, dans les fermes du réseau, en associant les paysans, les naturalistes et les autres habitant.es du territoire. L’implication des citoyens et citoyennes est l’un des piliers de l’association Paysans de nature, et la gouvernance plurielle, équilibrée et locale, est indispensable au fonctionnement de l’outil.

Cet outil est mis à disposition de tous les groupes d’agriculteurices et de citoyens/citoyennes qui voudraient s’en emparer, à condition de respecter le triptyque citoyens/citoyennes-naturalistes-paysans/paysannes et que ces derniers aient envie de faire évoluer leurs pratiques en faveur de la vie sauvage, l’abandon des pesticides étant une première étape indispensable.

Dans le Petit Trégor costarmoricain et finistérien (à l’échelle du bassin versant), plusieurs fermes sont entrées dans le dispositif : parmi elles, la Ferme de Tyguidou de Clémence et Thibault à Trémel (maraîchage), le Champs Perché de Charlotte et Victor à Plougasnou (maraîchage), la Ferme du Poder de Sophie et Dorian à Plouégat-Guerrand (vaches laitières) et la Ferme du Troglo de Barbara et Léo à Plouézoc’h (élevage en plein air d’agneaux et de cochons).

Reportage dans deux des fermes engagées dans un Dialogue pour la Nature

Le Dialogue pour la nature/ DPN se déroule en 2 étapes :

  • une visite de ferme participative, qui associe, en plus du paysan et/ou de la paysanne de la ferme, d’autres paysan.nes du territoire, un ou plusieurs naturalistes et habitant.es (pas nécessairement naturalistes mais sensibles aux questions de nature, de paysage, d’alimentation). Cette visite de ferme est avant tout un espace d’écoute, de compréhension des trajectoires de la ferme visitée, et de réflexion commune. Elle n’est pas un outil de contrôle ou d’évaluation (c’est l’étape suivante qui permet de déterminer des actions à mettre en œuvre).
  • Une réunion de restitution collective de plusieurs visites de ferme, appelée Commission de Progrès Biodiversité, à laquelle assistent des naturalistes qui connaissent les enjeux des territoires. Les compte-rendus de visites de plusieurs fermes sont partagés, discutés, et des marges de progrès à réaliser sont décidées et écrites, en accord avec les paysan.nes concerné.es.

C’est en simple habitante du territoire, sans compétences préalables particulières, mais avec « une réelle volonté d’engagement et une sensibilité pour la biodiversité sauvage et les paysages » que j’ai pu participer à deux visites coordonnées par Franck Simonnet, naturaliste du Groupe Mammalogique Breton/GMB.

Que puis-je apporter au dispositif ? Je ne suis pas sûre d’avoir les compétences !

Paysans de Nature me rassure : « Pas besoin d’être un.e expert.e en agriculture, agronomie, ornithologie, botanique, entomologie pour participer. Au contraire, ma présence en tant que « non experte » est souhaitée, l’objectif n’étant pas de réaliser des inventaires scientifiques, mais d’engager des discussions autour des questions d’agriculture, de biodiversité, de paysage, d’alimentation, propres au territoire dans laquelle la ferme se trouve. Chacun.e apporte sa pierre à l’édifice, avec sa sensibilité personnelle, dans une posture d’écoute et de compréhension des parcours, pour aller au-delà de l’aspect économique d’un produit agricole et en intégrer les dimensions sociales, agricoles, éthiques, environnementales. Mais si je ne suis pas experte, j’ai cependant besoin de m’approprier les outils du DPN pour leur mise en oeuvre. »

En amont, m’ont été transmis des supports me permettant de préparer ces visites : un catalogue de pratiques favorables à la biodiversité dans les élevages d’herbivores, des cartographies : végétations présentes, zonages protection de la nature (Natura 2000 Rivière du Douron et ZNIEFF/Zone naturelle d’intérêt écologique faunistique et floristique) Basse Vallée du Douron, la situation par rapport à la trame verte et bleue régionale (corridor écologique), les mammifères terrestres, reptiles et amphibiens ainsi que les oiseaux présents dont les espèces menacées.

Sur la Ferme du Troglo de Barbara et Léo à Plouézoc’h : élevage en plein air d’agneaux et de cochons, en conversion vers l’agriculture biologique.

La Ferme du Troglo comprend 56 hectares en AB, dont 12 ha pour les cultures de céréales (pois, féverolle, orge, seigle, blé), le reste étant dédié au porc en plein air (race rustique et race ancienne) et à la pâture de 200 brebis, avec la présence d’un chien de protection Patou. Les animaux sont ensuite acheminés à l’abattoir de Lannion, outil public qu’ils considèrent comme respectueux des bêtes et des salariés.

4 ha sont dédiés à l’agroforesterie intraparcellaire (projet qui court sur dix ans), pâturés par les brebis, avec des arbres fruitiers (pommiers, poiriers, noisetiers), des frênes et des tilleuls (fourrage), ainsi que des cormiers, merisiers, et de l’alisier torminal pour du bois d’oeuvre. 3 km de haies ont été plantés avec le programme régional Breizh Bocage.

Barbara et Léo ont accueilli à plusieurs reprises en stage et projet tutoré des étudiant.es en BTS gestion et protection de la nature du lycée agricole voisin de Suscinio, qui ont notamment effectué des inventaires faune/flore. Léo ayant lui-même une formation initiale naturaliste. Ils ont en projet l’installation de mares et de nichoirs grâce à des chantiers participatifs.

Ils ont fait le choix de la vente directe, avec un marché hebdomadaire qui accueille d’autres producteurices locaux. La ferme est également un vrai lieu agriculturel qui accueille des spectacles l’été, ainsi que des réunions associatives.

Intégrer le réseau Paysans de Nature constitue pour Barbara et Léo un lieu privilégié d’échanges entre pairs et avec les consommateurs.

Sur la Ferme du Poder de Sophie et Dorian à Plouégat-Guerrand : vaches laitières

La Ferme du Poder se situe en Zone Natura 2000, sur le bassin versant du Douron qui présente un enjeu majeur de restauration et de conservation du bocage. La baie du Douron étant intégrée dans le Plan de lutte contre les algues vertes. La ferme s’étend sur 70 hectares, dont 45 en herbe  bordés de haies anciennes et d’autres plus récentes plantées en 2011 avec le programme régional Breizh Bocage. Les haies constituant un précieux réservoir de biodiversité. 5 ha sont en prairie naturelle considérée comme « prairie-pharmacie », avec une flore spontanée composée de plantes-médecines pour les animaux ; comme le plantain et la chicorée. 4 ha sont en céréales et légumineuses : blé rouge de Bordeaux, 2 ha en blé noir, 1 ha en lentille verte semée avec l’orge.

Sophie et Dorian ont 50 vaches laitières (Montbéliard, Jersey, Holstein), ainsi qu’un taureau bleu et un taureau limousin qui pâturent durant 10 à 11 mois sur l’année, avec un apport complémentaire en foin (séchoir mis en place en 2021). Ils proposent notamment du lait cru AB en vente directe, ainsi que yaourts, crèmes fraîche, beurre. Le blé et le sarrasin sont transformés en farine sur place et deux boulangères – Tiphaine et Naïk – y ont installé leur fournil. Leurs pains sont vendus au marché à la ferme qui accueille chaque vendredi plusieurs autres producteuricess. Parmi eux, Tommig Gwenn qui fabrique ses fromages avec le lait produit à la ferme.

Avec Paysans de Nature, il s’agit pour eux d’être en réflexion permanente et en expérimentation continue, dans un esprit de dialogue, en examinant leurs pratiques et en les faisant évoluer pour une meilleure prise en compte du vivant.

* Présentation et bande-annonce du documentaire sur : https://www.paysansdenature.fr/paysans-sentinelles/

** Le dispositif « Dialogue Permanent pour la Nature » est inspiré du fonctionnement de l’association Nature et Progrès, pionnière de la bio en France, et qui utilise un système participatif de garantie : la mention Nature et Progrès est obtenue chaque année suite à une visite de chaque ferme par un paysan et un consommateur (et non par un organisme externe de certification).

Ferme Tyguidou : https://www.fermetyguidou.com/

Ferme du Poder : https://lafermedupoder.fr/

Ferme du Troglo : https://fermedutroglo.bzh/

Ferme du Champ Perché : https://www.facebook.com/ChampPerche

Cette plume citoyenne a été rédigée en grande partie avec les éléments fournis par Paysans de Nature.

Laurence Ariouat Mermet