Stéphane Durand : « il nous faut créer une nouvelle alliance avec la nature »

Biologiste, naturaliste, auteur de documentaires et conseiller scientifique des aventures cinématographiques de Jacques Perrin (Le Peuple migrateur, Océans, Les Saisons), Stéphane Durand dirige la très belle collection Mondes sauvages chez Actes Sud dans laquelle il publie « 20 000 ans ou la grande histoire de la nature » et « Ré-ensauvageons la France – plaidoyer pour une nature sauvage et libre », co-écrit avec le naturaliste Gilbert Cochet.

Il sera mercredi 17 octobre prochain à 20 h, à la première des « Rencontres Nature » organisées par le lycée de Suscinio à Morlaix.

Les « Rencontres Nature de Suscinio » inviteront à différents moments de l’année scolaire les publics du lycée et le grand public à dialoguer avec un.e spécialiste de la nature sur un thème particulier.

La soirée débutera par la projection de « Océans » de Jacques Perrin et Jacques Cluzaud (en résonance avec le projet Erasmus + de l’établissement scolaire autour de « L’homme et la mer »), suivie d’une discussion avec Stéphane Durand autour du livre qu’il vient de co-écrire avec Gilbert Cochet « Ré-ensauvageons la France » : au cours du XXe siècle, la défaite du sauvage a semblé totale. Nous avons progressivement fait le vide autour de nous. Et pourtant, tout n’est pas perdu, loin de là. La place pour la vie sauvage ne manque pas sur notre territoire ; elle ne manque que dans nos têtes ! Un ouvrage résolument optimiste.

Cette soirée s’inscrit aussi dans la série d’événements organisée par la Fédération des cafés-librairies de Bretagne autour du thème « A l’origine… la nature »

Stéphane Durand sera également le jeudi 18 octobre à 20h30, au café Théodore (Trédrez-Locquémeau) et le vendredi 19 octobre à 19h30 au café-librairie A la Lettre thé (Morlaix).

En amont de ces trois rencontres, Stéphane Durand a répondu à quelques questions pour Eco-Bretons.

Le livre «Ré-ensauvageons la France» que vous venez de co-écrire avec Gilbert Cochet, tranche étonnamment par son optimisme quant à la bonne santé de la biodiversité en France, au moment où de nombreux constats alarmistes disent le contraire.  Vous précisez même: «pratiquement aucune espèce n’a réellement disparu». Qu’en est-il réellement~?

L’idée de ce livre est partie d’un constat : en tant que naturalistes de terrain, nous constatons le retour de nombreuses espèces. Les naturalistes qui ont commencé leurs observations il y a 40 ans n’en reviennent pas. Le livre n’est donc pas un douce utopie, il se base sur des faits scientifiques avérés qui sont très positifs mais qui sont noyés dans un flot ininterrompu de mauvaises nouvelles tout aussi avérées et que nous ne dénions évidemment pas .On essaie de voir le verre à moitié vide, en incorrigibles optimistes. Ce qui est sûr, c’est qu’une partie très particulière de la biodiversité s’écroule : la biodiversité champêtre, ces petits insectes, mollusques, oiseaux et fleurs des champs qui s’étaient adaptés lentement à ce nouvel écosystème que l’homme a mis en place : la campagne. La campagne fout le camp, les paysans disparaissent, il est normal que la vie sauvage des campagnes disparaissent également.

Vous évoquez les capacités incroyables de réparation de la nature. Pouvez-vous nous en donner quelques exemples, en Bretagne notamment?

En mer, le retour des fous de Bassan et des phoques ;

A terre, le magnifique exemple du Léguer, ce fleuve côtier qui a retrouvé sa « sauvagerie » et sa fonctionnalité dès le lendemain de l’effacement du barrage. Loutres et saumons sont revenus en un rien de temps.

Nos voisins européens sont-ils meilleurs que nous en matière de protection de la biodiversité? Pour quelles raisons?

Alors là, c’est une excellente mais très vaste question… à laquelle j’ai demandé à Valérie Chansigaud de répondre dans son livre « Les Français et la nature, pourquoi si peu d’amour ? » dans ma collection Mondes Sauvages/Actes Sud. La réponse est complexe, un mélange de contexte historique et d’histoire culturelle. Mais c’est paradoxal : les anglais, qui sont bien plus motivés que les français pour protéger la nature ont commencé par tout détruire chez eux. La biodiversité britannique est d’une pauvreté affligeante… Seule la faune marine résiste un peu et revient…

Vous dites que la biodiversité constitue l’enjeu économique de demain, en créant de l’emploi et des opportunités économiques. Pensez-vous qu’il est vraiment possible de concilier écologie et économie dans notre monde actuel? Des exemples?

Là encore, nous faisons un simple constat : l’éco-tourisme en Ecosse (justement) génère plus d’1 milliard d’€ par an… Aux USA, l’économie liée à la contemplation de la nature dépasse celle de la chasse et de la pêche réunies… Oui, il y a beaucoup, beaucoup de gens prêts à dépenser beaucoup d’argent pour observer la nature, vivre des expériences au plus près du monde sauvage et cet argent génère beaucoup d’emplois. La France est assise sur un trésor qu’elle s’entête à ignorer. Or nous avons le plus fort potentiel nature de toute l’Europe ! pourquoi être riche et bien portant quand on peut être pauvre et malade ? c’est la France…

Pensez-vous que l’éducation à l’environnement, telle qu’elle est actuellement dispensée permet à elle seule cette nouvelle alliance avec tous les êtres vivants que vous appelez de vos vœux~?

Franchement ? non. Notre lien au vivant, à tous les vivants, devrait être enseigné (concrètement, sur le terrain) dès le plus jeune âge, comme une langue étrangère. C’est plus qu’une métaphore : pour bien nous entendre avec nos voisins (humains d’autres pays mais là, en l’occurrence, nos voisins non-humains avec lesquels nous partageons le territoire et l’histoire, avec lesquels nous sommes embarqués dans la même galère, cette bonne vieille planète Terre), il faut connaître leur langue. Il faut apprendre à être à l’écoute de tous ces vivants, à les considérer comme des interlocuteurs, à les envisager comme des personnes, comme des gens à part entière. L’objectif n’est pas de parvenir à une parfaite harmonie tout à fait illusoire ; nous ne sommes pas dans le monde des bisounours. L’objectif est d’être armés, conceptuellement équipés afin de négocier une entente, une trêve, un armistice avec tous nos voisins. Car le voisinage a ses hauts et ses bas, ses avantages et ses inconvénients. Mais il nous faut faire avec et, au lieu d’être éternellement tous en guerre les uns contre les autres, une guerre épuisante, appauvrissante qui fait le malheur de tous, on peut négocier (mais cela demande des efforts de chaque instant) une nouvelle alliance permettant la paix tout en préservant l’irréductible altérité de tous.

En dernière partie du livre, vous proposez un «~Petit bréviaire à l’usage des décideurs~». Pourtant, la récente démission de Nicolas Hulot de son poste de ministre de la transition écologique a hélas montré les limites des décideurs politiques face aux lobbies économiques prédateurs de la biodiversité. Selon vous, comment mobiliser les citoyens, la société civile pour qu’ils changent enfin la donne~?

Je crois qu’il faut arrêter de penser les politiques comme des leaders d’opinion et d’action. Il faut réactiver, revivifier la démocratie. C’est d’ailleurs ce que démontre Valérie Chansigaud dans son livre : là où la démocratie progresse, les droits des vivants sauvages progressent en parallèle à ceux des humains. Les luttes sociales et environnementales sont inextricablement liées. Il faut œuvrer à faire converger les luttes. Les syndicats, par exemple, commencent tout juste, très timidement, à réaliser cela. Les politiques devraient rester à leur place, celle de techniciens, d’expert des méandres administratifs au service de la volonté commune. Les initiatives, les idées, les solutions existent et sont même très souvent testées et approuvées. Il faut les multiplier, trouver une caisse de résonnance, pour qu’elles passent de l’échelon local à l’échelon régional, national, continental… Il ne faut pas attendre d’idées nouvelles de la part des politiques ; ils ne peuvent tout au plus qu’être les caisses de résonnance de ces nouveautés. Il faut cesser de croire qu’à eux seuls, ils peuvent avoir plus d’idées et de meilleures idées qu’un peuple entier. C’est mathématique. Il ne faut donc rien attendre d’eux et tout faire pour promouvoir les idées/initiatives qui émergent constamment du terrain, du peuple.