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Portrait. Des salles de marchés à Londres à la monnaie locale de Morlaix, l’itinéraire peu commun de Nicolas

[Rediff] Rencontre avec Nicolas Makeiew, coordinateur de l’association pour une Monnaie Locale en Pays de Morlaix, le Buzuk. Un poste qu’il occupe depuis deux ans, après avoir effectué un virage dans sa carrière professionnelle et dans sa vie personnelle. Du trading à la city de Londres aux bureaux de Kerozar, lieu de développement de l’économie sociale et solidaire, il nous raconte son parcours et ses choix.

Depuis 2016, la monnaie locale Le Buzuk trace son sillon sur le secteur de Morlaix. Au fil des années, les billets colorés (mais aussi désormais l’application sur smartphone!) sont utilisés aussi bien par des citoyen.ne.s, des entreprises, des associations, des producteur.rice.s., des collectivités, pour effectuer leurs achats locaux. Un projet porté par une solide équipe de bénévoles, mais aussi par Nicolas Makeiew, salarié de l’association depuis maintenant deux ans. « Je suis coordinateur du Buzuk », explique-t-il. « Ma principale mission, c’est de développer le réseau des acteurs de la monnaie locale, qui partagent notre charte de valeurs ». Un poste qui l’amène aussi à « faire de l’éducation populaire auprès du grand public », en animant par exemple des ateliers et des conférences sur le fonctionnement d’une monnaie locale. Sans oublier l’aspect « logistique » : faire en sorte que les utilisateur.rice.s puissent avoir des billets, que les professionnel.le.s puissent reconvertir des Buzuks en euros si besoin…Nicolas est donc en quelque sorte un « couteau suisse », qui gère aussi les équipes de bénévoles et la vie associative, sans oublier la recherche de financements et subventions. « Tout ce qui fait le quotidien d’une association, mais avec la monnaie comme spécificité. ».

Une plongée dans le « grand bain » du milieu associatif pour Nicolas, qui a effectué un virage à 180 degrés dans sa carrière professionnelle et son mode de vie.

Ambiance « Le Loup de Wall Street »

En effet, avant d’être le salarié du Buzuk, le trentenaire a eu une carrière. « Je travaillais à la City de Londres, dans une grande banque d’investissement, je faisais du trading d’obligations. J’étais dans une salle des marchés, avec des traders ». Et ce pendant cinq ans. « C’est un peu le grand écart avec ce que je fais aujourd’hui », sourit-il. « Ce sont deux mondes radicalement opposés ». Un environnement qu’il jugeait à l’époque « très stimulant ». « Il y avait beaucoup d’adrénaline, de pression ». Un milieu également très majoritairement masculin, avec beaucoup de concurrence, et « d’humiliations » aussi. On imagine sans peine une ambiance similaire à celle décrite dans le film de Martin Scorcese « Le Loup de Wall Street », dans lequel on suit l’ascension et la chute d’un jeune loup de la finance interprété par Leonardo Di Caprio. « Il y a des scènes qui sont très réalistes », avoue d’ailleurs Nicolas, qui, au bout d’un moment, ne se sent plus aussi bien dans ce milieu particulier. « Au final, j’avais réussi, je travaillais 90 heures par semaine, je gagnais très très bien ma vie. J’étais jeune, mais j’étais malheureux », confie-t-il. « J’étais seul, parce que j’étais loin de ma famille et de mes amis. J’étais entouré par tous les autres financiers de la City, on vivait ensemble, parce qu’en fait on vivait au boulot. Et après le boulot, on sortait ensemble », raconte-t-il. « J’étais avec des personnes qui ne me faisaient pas du bien ». Un environnement viril, très « mâle alpha », avec beaucoup d’excès. Un monde « hors-norme, superficiel » qui pourtant au départ l’avait attiré. Ne s’y retrouvant plus, Nicolas décide alors de demander son transfert à Paris, sur le même poste. Il fait son retour à la capitale, son territoire d’origine. C’est alors le début d’un processus de « renoncement » à ce milieu. Il rencontre sa future femme, qui elle, est éducatrice spécialisée auprès de migrants à la rue. « Ca a été une prise de conscience assez énorme », reconnaît le coordinateur du Buzuk. « Le soir, on avait des discussions surréalistes sur nos journées respectives ! Je me censurais pas mal, je me demandais comment est ce que je pouvais parler de ma journée après la sienne. C’était complètement indécent ! ».

Nicolas avoue avoir alors ouvert les yeux sur « beaucoup de choses », notamment sur le monde de la finance. « Mais surtout sur le monde d’où je venais », admet-il. « J’étais un pur produit de mon environnement. Je viens des Hauts-de-Seine, d’une famille bourgeoise, j’ai fait une école d’ingénieurs privée…j’étais sur les rails de ma destinée » .

Un confinement passé à Morlaix

Mais parfois on décide de suivre un chemin autre que celui qui nous est tout tracé….

« Un jour, j’ai décidé de quitter les rails. Ca a été un peu dur pour mon entourage. Ca l’est encore aujourd’hui », raconte Nicolas, qui, suite, à sa décision de quitter enfin le monde de la finance, traverse une période de questionnement sur la suite de sa carrière. Avec sa compagne, qui elle aussi quitte son travail, ils décident de voyager. Pendant un an, le couple part en Nouvelle-Zélande, et vit de petits boulots. « On en a profité pour réfléchir à la suite ». Et fin 2019, c’est le retour en France, direction Morlaix, d’où vient la compagne de Nicolas. Vient alors le Covid, et le tout premier confinement, passé en Bretagne. L’occasion pour le francilien d’origine de découvrir la région, et de tomber sous la charme de la cité du viaduc. « Malgré le contexte inédit et un peu anxiogène, c’était super sympa ! » rigole-t-il. « J’ai adoré me poser, découvrir ce territoire, prendre le temps d’aller chez les producteurs pour s’approvisionner ». Il propose alors sa compagne de s’installer sur place. Très vite, il prend conscience du « caractère militant » et associatif de Morlaix et ses alentours. Et croise en ville les nombreuses pastilles « Ici on prend le Buzuk » sur les vitrines des commerces. Intrigué, Nicolas se renseigne et rencontre alors les bénévoles de la monnaie locale, devient à son tour membre de l’équipe, et est donc recruté en tant que coordinateur depuis 2021, ravi de mettre ses compétences au service « d’un projet citoyen ».

« Je m’épanouis dans beaucoup de choses immatérielles »

Mais le changement chez le néo-breton n’a pas été qu’une reconversion professionnelle. C’est aussi une nouvelle manière de vivre. « Tout mon rapport à ce qui fait qu’on est heureux dans la vie a changé », souligne-t-il. « Aujourd’hui, je considère que je n’ai pas besoin de gagner autant d’argent qu’avant pour être heureux dans la vie ». Pour lui, le bien le plus précieux est le temps. « On a beau être très riche, on ne peut pas lutter contre. J’ai gagné beaucoup de temps par rapport à ma vie d’avant, je travaille maintenant 35 heures par semaine sur quatre jours. Je m’épanouis dans beaucoup de choses immatérielles, telles que la solidarité, les moments de convivialité, le spirituel, l’intellectuel… Je me nourris de choses qu’on ne peut pas toucher, qu’on ne peut pas acheter ».

Avant de devenir salarié du Buzuk, le jeune homme a par ailleurs suivi un Master en Écologie Politique, spécialisé sur la Décroissance, dispensé par l’Université de Barcelone. « Ca m’a beaucoup parlé. J’ai découvert quelque chose d’assez exceptionnel : toute les règles qui régissent notre économie n’ont jamais pris en compte les limites planétaires ! ». Une autre prise de conscience pour Nicolas, pour qui le « mythe de la croissance » s’effondre. Il apprend aussi beaucoup sur le décolonialisme, et le féminisme, auquel il croit beaucoup. « Depuis Me Too, il s’est passé quelque chose qui semble inarrêtable, qui infiltre toute la société. De plus en plus de comportements sont traduits en justice, c’est très fort ! ».

« Tout cela m’a ancré dans un autre paradigme que celui duquel je viens. Il y a encore beaucoup de choses à changer dans notre société. Désormais je ne peux plus revenir en arrière », affirme-t-il « En tout cas aujourd’hui, je suis content du chemin que j’ai effectué pour arriver jusqu’ici, dans une ville à taille humaine, avec la nature à proximité, la mer… et la création d’une communauté d’entraide, de moments de convivialité, la fondation d’une famille… il n’y a rien de mieux que ça. C’est mieux que d’être à la City à Londres, entouré de six écrans, à ne regarder que des chiffres 90 heures par semaine ! », conclut-il en souriant.

 

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Des portraits qui se conjuguent désormais autant au féminin qu’au masculin

Depuis 2020, nous vous proposons une série de portraits de femmes engagées dans des initiatives de transition écologique en Bretagne ( https://www.eco-bretons.info/edito-portraits-de-femmes-en-transition-ces-eco-bretonnes-qui-font-bouger-lecologie-dans-nos-territoires/ ). L’objectif est de mettre en lumière des femmes qui, partant d’un quotidien ne les satisfaisait pas, en ont modifié le cours et, ce faisant, ont intégré dans leur vie une autre façon de concevoir leurs rapports à la planète et aux autres. Beaucoup d’entre elles sont aujourd’hui des porteuses de projet, et nous souhaitons mettre en valeur leur parcours, leurs valeurs, leur manière de voir les transitions écologiques et sociales. C’est ainsi, vous avez pu jusqu’à présent découvrir le parcours et les actions de 16 d’entre elles.

Ce projet a été soutenu financièrement, d’abord par la Région Bretagne et la DREAL (Direction Régionale de l’Environnement, de l’Aménagement et du Logement ») et désormais par la Direction Régionale pour les Droits des Femmes et l’Egalité.

S’il reste primordial de contribuer à mettre en œuvre des actions permettant d’établir l’égalité – hélas encore bien relative – entre les femmes et les hommes, cela ne signifie pas pour autant que ces derniers soient à mettre au second plan au motif de rétablir l’équilibre. C’est d’autant plus vrai que, au vu de l’immensité des chantiers à mener pour faire face à des enjeux écologiques déterminants pour notre avenir commun sur une planète encore habitable, toutes les forces humaines sont essentielles. Et des hommes y contribuent de belle façon. Nous vous invitons dès à présent à en découvrir quelques-uns d’entre eux avec nos portraits d’éco-Bretons en transition, accueillis dans une nouvelle rubrique, aux côtés de celle de nos éco-Bretonnes.

Laurence Mermet, présidente d’Eco-Bretons

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